Japon – A Kyoto, la Médicis nippone : Le soleil se lève à nouveau sur la Villa Kujoyama

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Après deux ans de fermeture, l’établissement, sur les hauteurs de Kyoto, rouvre ses portes aux artistes français. La Villa Kujoyama se veut un exemple des grandes institutions françaises que sont les Villas Médicis à Rome et Vélasquez à Madrid .
LE MONDE | 11.10.2014
Inaugurée par Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères, en ange annonciateur d’un renouveau de la diplomatie culturelle française, la réouverture, le 4 octobre, de la Villa Kujoyama, sur les hauteurs de Kyoto, se veut un exemple d’une politique fondée sur une collaboration entre l’Etat et des fondations privées.

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Dans la lignée des grandes institutions françaises que sont les Villas Médicis à Rome et Vélasquez à Madrid, l’établissement accueille chaque année vingt-trois artistes en résidence pour des séjours de trois à six mois. Il avait fermé en 2012, moins par crainte de quelque péril structurel qu’en raison d’un solide coup de fatigue existentiel. Et il a risqué de ne jamais rouvrir. Avait-il les moyens de sa pérennité, ses pensionnaires étaient-ils choisis au mieux de l’ambition française, et cette ambition ne souffrait-elle pas de trop de distance avec les Japonais ?
STRUCTURE STYLISTIQUEMENT COMPOSITE
ajapon adrien petitComme souvent, on s’est d’abord attaqué à la « pierre ». Un architecte français, Adrien Petit, a été chargé de ce toilettage classique pour les édifices en béton. Un travail rendu possible par le mécénat de Pierre Bergé [actionnaire du Monde et président de son conseil de surveillance]. La structure stylistiquement composite, mi-Wright mi-Le Corbusier, de Kunio Kato, alors jeune maître d’œuvre, joue du génie du lieu : de l’odeur de la terre, des ombres et de la lumière des frondaisons offrant des points de fuite aux lignes de béton. Mais la construction avait souffert de l’humidité sur ce flanc de montagne habité par des singes – comme c’est souvent le cas dans les monts japonais. Une coexistence qui a causé de belles frousses à certains pensionnaires.

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Rénovée, repensée dans son organisation par l’Institut français – bras culturel du ministère des Affaires étrangères –, la Villa Kujoyama s’inscrit dans un projet plus ancien que son ouverture en 1992 : celui de l’échange, cher à Paul Claudel, généreusement évoqué par Laurent Fabius, et qui reste décidément pain bénit pour les hommes d’Etat en mission hors de France.
Ambassadeur au Japon, Paul Claudel présida à la création, en 1927, du premier institut franco-japonais du Kansai (région de Kyoto-Osaka), sur le site occupé aujourd’hui par la Villa. Le premier institut avait été construit grâce au soutien d’un mécène francophile, le sénateur Katsutaro Inabata, propriétaire d’une entreprise de teinture qui avait séjourné à Lyon. Par la suite, l’établissement fut transféré dans le quartier universitaire de l’ancienne capitale, et son site, laissé à l’abandon. Lorsque, à la fin des années 1980, la direction des affaires culturelles du Quai d’Orsay pensa à réutiliser ce terrain, c’est le petit-fils de M. Inabata, Katsuo, qui, sur les brisées de son aïeul, réunit les importants financements pour la construction de la Villa. L’échange se poursuivait.
EN SYMBIOSE

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En insistant sur le tandem que doivent former désormais les artistes en résidence avec des Japonais travaillant dans le même domaine – un duo qui commence par la direction elle-même de la Villa, assumée par Christian Merlhiot et Sumiko Oé-Gottini –, le cahier des charges renforce l’idée qui a présidé à sa création : les artistes en résidence viennent non pas pour travailler sur le Japon, mais pour créer, en symbiose avec des Japonais, « mettant au jour un espace inexploré mélangeant en lui deux natures, deux langues, deux gestuelles jusqu’à s’y dissoudre » (Michel Serres).
ajapon wassermanajapon chorégraphe susan Wsb2Ce fut notamment le cas avec l’une des premières artistes en résidence à la Villa, alors dirigée par Michel Wasserman, promoteur du projet : la chorégraphe Susan Buirge, qui a fondé, avec un maître de danse traditionnelle, une troupe semi-permanente avec laquelle elle a élaboré sa tétralogie des saisons japonaises. Comme un relais, vingt ans plus tard, une de ses pièces, interprétée par une élève japonaise accompagnée de trois instruments de la musique de cour (gagaku), a marqué la cérémonie de réouverture de la Villa.

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TROIS DIMENSIONS
Selon le schéma claudélien, l’établissement reste à « contenant » japonais (la construction) et à « contenu » français (les artistes et l’administration). Le mécénat, qui a permis la rénovation de la Villa (500 000 euros), a également été sollicité pour son fonctionnement : la Fondation Bettencourt-Schueller assure un apport triennal de 750 000 euros. Comme pour nombre d’institutions culturelles confrontées à la crise, on se convainc ici, non sans panache, que, une fois cette manne épuisée, un autre mécène ou pourquoi pas le même, viendra prendre la relève.

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C’est là que la politique de la « nouvelle » Villa se devra d’être convaincante. Trois dimensions seront à cet égard importantes. D’une part, un choix plus judicieux des pensionnaires et la préparation en amont de leur séjour. D’autre part, une plus grande importance accordée aux métiers d’art afin d’adosser la Villa Kujoyama au savoir-faire japonais, qui sait valoriser le travail manuel, grand pourvoyeur, notamment à Kyoto, de trésors nationaux vivants.

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Philippe Pons (Tokyo, correspondant) Journaliste au Monde
Frédéric Edelmann Journaliste au Monde

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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