Lyon / Le 7e art en Lumière – Redécouvrir Claude Sautet : Vincent, Nelly, Hélène et les autres

Pendant une semaine, la 6e édition du festival Lumière, qui se déroule à Lyon, est placée sous le signe de la découverte cinéphilique. Du Voyage du Chihiro aux objets filmiques non identifiés espagnols, et quelques avant-premières, le festival propose une programmation protéiforme sous l’impulsion de son invité d’honneur, Pedro Almodovar, qui se verra remettre un prix le 17. Jusqu’au 19 octobre.

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Redécouvrir Claude Sautet : Vincent, Nelly, Hélène et les autres

Les treize longs-métrages du réalisateur, mort en 2000, seront projetés à Lyon. L’occasion de vérifier sa modernité, que soulignent ses proches.
Il n’est que temps de réhabiliter Claude Sautet, d’en finir une bonne fois pour toutes avec ces clichés qui ne cessent de l’accabler : « cinéaste bourgeois », « cinéaste des années Giscard », tant d’autres encore dont on l’affuble souvent sans même avoir vu ses films. Puisque le Festival Lumière 2014 a la bonne idée de projeter ses treize longs-métrages, profitons-en pour l’affirmer haut et fort : Claude Sautet est un cinéaste important, d’une grande modernité, dont on prend un infini plaisir à voir ou à revoir les films.

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Michel Serrault, Emmanuelle Béart et Claude Sautet sur le tournage de « Nelly et Monsieur Arnaud » (1995). | FILMS ALAIN SARDE/PROD DB/DR
UN ENFANT « TRÈS RÊVEUR »
Sa vie, il l’a racontée dans un livre passionnant Conversations avec Claude Sautet – écrit avec le critique Michel Boujut (éditions Institut Lumière-Actes Sud, 1995). « J’étais le troisième enfant d’une famille de quatre. Nous habitions Montrouge où je suis né en 1924, dans un petit immeuble en brique rouge de quatre étages qui me semble aujourd’hui sinistre – il est toujours là. Etant le troisième, je ne me sentais pas négligé, plutôt entouré d’affection, mais n’ayant rien à rendre. J’étais presque embarrassé de ma propre existence ! Très rêveur et par voie de conséquence très distrait, et plutôt mauvais élève… »

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Econome en tout, et en mots en particulier, il résumait ainsi ses films les plus célèbres : Les Choses de la vie ? « C’est un homme qui a un accident de voiture. » Vincent, François, Paul et les autres ? « Ce sont des types qui se retrouvent tous les week-ends. » Citation de Pascal à l’appui – « Ce qui intéresse l’homme, c’est l’homme » , François Truffaut avait analysé Vincent, François, Paul et les autres dans Les Films de ma vie (Flammarion, 1975). Ce film, écrivait-il, « touche tous ceux qui privilégient les personnages par rapport aux situations, tous ceux qui pensent que les hommes sont plus importants que les choses qu’ils font. Vincent, François, Paul et les autres, c’est la vie, Claude Sautet, c’est la vitalité ».
« Je pars toujours de personnages, confirmait Sautet. Des personnages qui viennent de mon enfance ou que j’ai rencontrés à différentes époques de ma vie. C’est ce melting-pot petit-bourgeois qui continue de nourrir mes films. Des gens égarés socialement, économiquement, intellectuellement… Je ne peux traiter que de ce que je ressens par mes racines. » Profondément de gauche, il ajoutait, citant Tristan Bernard : « Il faut surprendre avec ce qu’on attend. »
« BOURRU ET DÉLICAT »
Sautet, qui disait n’avoir pas arrêté de faire le même film durant toute sa vie, finissait par accepter de définir le thème général de son œuvre : « Difficile ! C’est peut-être celui de l’homme mûr face à lui-même, pris de désarroi et hésitant devant un choix. L’homme qui a peur, l’homme qui fuit. Les conséquences qui en résultent dans ses rapports de couple et, de manière plus générale, dans ses rapports affectifs. Avec, en face de lui, des femmes plus concrètes, plus combatives, une attitude que je ressens chez elles comme une nécessité physiologique, un besoin d’accomplissement… » Il ajoutait : « J’ai l’impression de n’exister que par identification aux autres. »

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Pour mieux connaître Sautet, outre ses films et ce livre, restent aujourd’hui ceux qui ont eu le privilège de travailler avec lui. Daniel Auteuil, par exemple, qui joua dans Quelques jours avec moi et Un cœur en hiver : « Il avait un côté bourru qui heurtait, et un côté délicat qui séduisait, écrit-il dans la préface de Conversations avec Claude Sautet. Son exigence se doublait d’une grande tendresse pour autrui. Sur son plateau, tout le monde était traité à égalité. Lui se tenait là, assis sur son cube. Emu, parfois au bord des larmes. Il vérifiait tout, la longueur d’une veste, la couleur d’une chemise, l’allure d’une coiffure. Il se levait tôt, et lorsque les acteurs arrivaient, il avait déjà expérimenté lui-même tout ce qu’il allait leur demander. » « Claude était un styliste, ajoute Auteuil. Son goût de l’esthétique avait du sens. Il avait du respect pour les acteurs et veillait à ce que personne ne soit jamais ridicule. »
Alain Sarde a produit les six derniers films de Sautet, d’Une histoire simple (1978) à Nelly et Monsieur Arnaud (1995). Nous lui avons demandé, il y a quelques jours, de brosser en quelques touches le portrait de celui qu’il considérait comme son « père spirituel » : « Jusqu’à ce qu’il tombe malade, je déjeunais avec lui trois fois par semaine. Trois déjeuners sur cinq, avec lui, pendant vingt ans, toujours à la Maison du caviar, une petite vodka, un saumon fumé. C’était un mec fabuleux avec lequel je ne me suis jamais ennuyé, en permanence dans la réflexion et l’observation.
« FASCINÉ PAR GODARD »
« Le matin, il lisait beaucoup, des livres, des journaux, écoutait la radio. Après le déjeuner, je le ramenais chez lui, aux Gobelins. Et là, jusqu’à 7 heures du soir, il écoutait du Bach, allongé sur son canapé. C’est comme cela qu’il réfléchissait, souvent en partant d’un point de détail. Un exemple : un jour, au détour d’un de nos déjeuners, je lui demande ce qu’on va faire comme film ensemble. Il me dit : “Ecoute mon coco – il disait toujours  « mon coco » –, je ne sais pas, il y a une chose que j’ai vue il y a quelques mois dans un café qui pourrait être un très bon point de départ. J’ai vu un vieux monsieur faire un chèque à une jeune fille.” Ça m’a immédiatement parlé, et ça a donné Nelly et Monsieur Arnaud, un film que j’adore…
« Il arrivait à Claude d’être très colérique. Un peu comme Michel Piccoli dans Vincent, François, Paul et les autres, dans la scène du gigot ! Il était fasciné par Godard, sachant très bien qu’il n’irait jamais dans cette contrée du cinéma. Claude maîtrisait le studio à merveille. Il avait été un très grand premier assistant, en particulier de Becker qu’il aimait beaucoup. Quand on a fait Un mauvais fils, avec Patrick Dewaere, et qu’il a fallu tourner en décors naturels, il a eu beaucoup de mal. Il n’aimait pas ça.

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« Claude est l’un des derniers grands cinéastes classiques. C’est le cinéaste des rapports humains. Dans ses films, les gens s’intéressent les uns aux autres d’une manière incroyable. Voyez Une histoire simple, Max et les ferrailleurs, Mado… Il adorait les acteurs. A certains, il a donné leur plus grand rôle, Montand, Schneider, Emmanuelle Béart… Pour Sautet, les acteurs voulaient toujours donner le meilleur d’eux-mêmes. Mais Sautet était aussi un génie de la technique. Voyez Nelly et Monsieur Arnaud, la moitié du film se passe entre une table et un coin de mur !
 « FRANÇAIS, FRANÇAIS, FRANÇAIS »
« Sautet était assez radin. Jamais un rond sur lui, il avait très peur de manquer. D’ailleurs, après Nelly et Monsieur Arnaud, il voulait faire un film sur l’argent. C’était un type extraordinaire, que je rapprocherais de cinéastes comme Ettore Scola, Mike Leigh ou Elia Kazan. Même épaisseur, même humanisme. » A une nuance près, que soulignait Truffaut : « Claude Sautet est français, français, français. »
Si vous allez sur sa tombe, au cimetière Montparnasse – Claude Sautet est mort le 22 juillet 2000 à l’âge de 73 ans des suites d’un cancer du foie –, vous lirez cette phrase : « Garder le calme devant la dissonance. » Claude Sautet le dissonant à la recherche de l’harmonie. Bach, encore et toujours.
LE MONDE | 09.10.2014 à 08h46 | Par Franck Nouchi Journaliste au Monde

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Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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