Chine – Confessions forcées sur petit écran

 Le Monde | 20.10.2014 | Par Brice Pedroletti (Pékin, correspondant)
En Chine des individus accusés d’avoir nuit aux intérêts de l’Etat sont amenés à se repentir de leurs « fautes » devant les caméras de la principale chaîne de télévision nationale. Une mise en scène qui rappelle les années sombres du maoïsme.

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D’un ton solennel, la présentatrice du journal matinal de CCTV 13, la chaîne d’information de la télévision centrale chinoise, annonce que la police de Pékin a démasqué les crimes d’une certaine Gao Yu, 70 ans, accusée d’avoir livré des « secrets d’Etat » à des entités étrangères.

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A l’écran, des enquêteurs épluchent des documents au domicile encombré de la suspecte et manipulent un ordinateur portable : ils ont trouvé des « preuves tangibles » de ses « actions illégales », affirme le commentaire.
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Un plan de coupe montre le portail hérissé de barbelés d’une maison de détention, puis la prévenue, une dame au visage flouté vêtue du gilet orange des suspects, qui apparaît entre deux policiers en uniforme, avant d’être filmée assise sur une chaise, face à des agents. « J’ai nui aux intérêts d’Etat. J’ai eu tort, j’en ai tiré la leçon sincèrement et je me repens de ma faute », récite-t-elle, avant d’apposer son doigt enduit d’encre rouge sur le texte de ses « aveux ».
Le choix des images fait contraster l’état de repentance et d’impuissance du suspect – elle se frotte les mains de contrition – avec les signes extérieurs de solidité de l’autorité : les uniformes, les noms officiels des organes compétents, la pesante routine des procédures. Cette mise en scène de la vérité d’Etat est choquante pour qui connaît les dessous des confessions de cette dissidente : ex-journaliste emprisonnée sept ans après Tiananmen (1989), Gao Yu était, jusqu’à son arrestation en mai, une commentatrice aguerrie de la politique chinoise dans les médias étrangers. Le document qu’elle est accusée d’avoir transmis au site Deutsche Welle, dont elle est une collaboratrice officielle, est une circulaire du Parti à diffusion élargie dont la qualité de « secret d’Etat » est pour le moins contestable.
Toutes ces opérations de discrédit télévisuel ont en commun de cibler des individus incarcérés qui n’ont pas encore été jugés
Le reportage sur ses confessions en a rejoint une vingtaine d’autres dans ce qui constitue de singulières annales de l’humiliation publique sous le règne du président Xi Jinping : on y trouve par exemple la repentance, en septembre 2013, du blogueur star Charles Xue, pincé avec des prostituées, ou encore les accusations à charge d’étudiants contre leur professeur d’université, l’économiste ouïgour Ilham Tohti, récemment condamné à perpétuité pour séparatisme – accusations livrées par les intéressés après… huit mois de détention.
Toutes ces opérations de discrédit télévisuel ont en commun de cibler des individus incarcérés qui n’ont pas encore été jugés – une aberration dans n’importe quelle démocratie. Malgré des prétextes parfois éloignés, comme la fréquentation de prostituées, elles concernent des dossiers dont les enjeux sont éminemment politiques.
INSTRUMENTALISATION PERVERSE DE LA LOI
Elles s’inspirent des nombreuses émissions policières à vocation dissuasive qui, en Chine, montrent des criminels de droit commun regrettant leur acte devant les caméras, mais elles évoquent aussi d’autres moments sombres de mise au pilori des voix critiques : la campagne anti-droitiers (1957) puis la Révolution culturelle (1966-1976) ont produit quantité d’images d’ennemis du peuple soumis à la vindicte populaire, l’échine courbée, une pancarte autour du cou.

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A cette justice des masses hautement malsaine a succédé, sous Xi Jinping, une instrumentalisation perverse de la loi : au lieu de protéger les faibles – et éventuellement les voix critiques et autre sonneurs d’alerte –, la seule loi qui vaille est celle du plus fort, c’est-à-dire le Parti communiste, et sert à écraser. « Le phénomène fonctionne en deux temps : la confession, et l’acte de rendre celle-ci publique, explique Joshua Rosenzweig, un chercheur de l’université chinoise de Hongkong qui a longtemps travaillé pour la Fondation Duihua, une ONG de défense des droits de l’homme. La notion de confession est enracinée dans la conception chinoise de la justice. Le fait de rendre ces confessions publiques est une tentative de dissiper les suspicions autour des motivations politiques des persécuteurs : offrir au regard le constat de première main d’un crime permet [aux autorités] de préempter les autres discours possibles, grâce à la crédibilité attachée au média officiel. »
Tous, pourtant, ne sont pas dupes. Le journaliste et animateur trentenaire Wang Qinglei a ainsi été renvoyé, en 2013, de CCTV pour avoir critiqué sur Weibo, le Twitter chinois, l’émission consacrée à Charles Xue. « Quand on a vu ces images avec les collègues, on était choqués. Il s’agissait d’un signal envoyé par les autorités, sans aucun rapport avec la prostitution mais lié au fait qu’il était influent et libéral dans ses idées [politiques] », dit-il. Les journalistes de CCTV qui suivent les affaires criminelles « collaborent » avec la police et n’ont d’autre choix que d’obéir aux ordres.
Plusieurs animateurs célèbres ont démissionné. Parmi ceux qui restent, observe Wang Qinglei, il y a « ceux qui sont d’accord avec le système, ceux qui ne le sont pas mais ne peuvent pas s’y opposer pour des raisons pratiques, et ceux qui acceptent la situation, car ils gardent l’espoir de changer le système de l’intérieur ». Lui n’y croit plus. Voyant la tête des inspecteurs qui lui ont notifié son renvoi quand il a demandé s’il pouvait faire appel, il a vite ajouté : « Je plaisantais ! »
SUR LE WEB
Reportage sur la journaliste Gao Yu, soupçonnée d’avoir divulgué des secrets d’état à l’étranger : http://news.sina.com.cn/c/2014-05-08/062430083361.shtml?wbf=more
Charles Xue : http://news.cntv.cn/2013/09/15/VIDE1379202482346211.shtml?
Ou http://www.youtube.com/watch?v=Uq1e3mGOTQI
L’investisseur sino-américain Charles Xue, avec ses douze millions d’abonnés sur Weibo, le Twitter chinois, a été le premier, en septembre 2013, à faire les frais de la campagne menée par les autorités chinoises contre les leaders d’opinion. Connu pour ses prises de position très libérales, il a été épinglé pour avoir sollicité des prostituées…et a dû confesser à la télévision « son irresponsabilité » dans la manière dont il « répandait des informations sur l’Internet… ».
REVOL CULT : http://www.lense.fr/2012/09/21/li-zhensheng-les-negatifs-oublies-de-la-revolution-culturelle/
http://www.lense.fr/wp-content/uploads/2012/09/li-zhensheng-12.jpg : pancarte de gauche : gangster, pancarte du milieu : empereur local. Pancarte de droite : contre-révolutionnaire
http://www.lense.fr/wp-content/uploads/2012/09/li-zhensheng-5.jpg : sur les deux pancartes : chef de gang contre-révolutionnaire. Peine de mort à application immédiate.
Film des étudiants d’Ilham Tohti l’accusant depuis leur cellule :http://tv.sohu.com/20140926/n404663209.shtml?1412057523820
Perhat, étudiant à l’université des Nationalités à Pékin, est apparu le 26 septembre à l’écran, le crâne rasé, derrière les barreaux d’une cellule, d’où il accuse M. Tohti de s’être livré à un battage médiatique autour des problèmes du Xinjiang dans un but séparatiste – une accusation pour le moins cousue de fil blanc livrée après huit mois de détention.
Brice Pedroletti (Pékin, correspondant) Journaliste au Monde

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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