Grande Bretagne / Les leçons d’un scrutin britannique – Immigration : Les europhobes britanniques remportent une deuxième législative et font trembler conservateurs et travaillistes

Editorial Le Monde 22/11/2014
Jusqu’où s’arrêtera ce que la presse d’outre-Manche commence à appeler  » l’hémorragie «  ? Il s’agit du nombre de députés conservateurs qui quittent la vieille maison tory pour rejoindre le parti europhobe UKIP ?
anigelfarage-260x173La formation de Nigel Farage vient d’enregistrer un nouveau succès, jeudi 20  novembre, lors du scrutin partiel de Rochester and Strood, dans le Kent, au sud-est de Londres. A six mois des élections législatives de mai  2015, c’est de très mauvais augure pour le premier ministre conservateur, David Cameron. Mais ailleurs aussi en Europe, on va regarder de très près ce qui s’est passé dans l’aimable comté en bordure de la Medway.
Pour la deuxième fois, un député conservateur local, Mark Reckless, était soumis à réélection après avoir quitté son parti pour gagner les rangs du UKIP. M.  Reckless l’a remporté, donnant ainsi au UKIP son deuxième siège à la Chambre des communes. Deux autres élus tories pourraient faire de même dans les mois qui viennent et revenir à leur tour siéger à Westminster sous la bannière europhobe.
En vérité, la bataille de Rochester and Strood n’a pas eu grand-chose à voir avec l’Europe. Dans une circonscription assez représentative de l’Angleterre moyenne, la campagne ne s’est vraiment animée que sur un thème : l’immigration – et pas uniquement celle venue du continent. Comme les autres formations protestataires européennes – elles fleurissent, de la Scandinavie à la Méditerranée –, le UKIP capitalise d’abord sur un sentiment anti-immigration.
A droite et à gauche
Sur ce thème, le UKIP attrape des électeurs à droite, mais aussi à gauche. Qu’ils soient accusés de prendre des emplois aux Britanniques, de faire pression à la baisse sur les salaires, ou les deux à la fois, d’abuser du service public de la santé, voire de changer la physionomie d’un quartier, les immigrés sont au cœur d’un malaise diffus que les relatifs succès économiques de l’équipe Cameron n’ont pas dissipé. Le UKIP émerge dans un Royaume-Uni où le taux de chômage est de 6  %, de même que le FN monte dans une France où il dépasse les 11  %.
Pour le contrecarrer, M.  Cameron a choisi de donner des gages au UKIP. Il ne met pas en avant la batterie de statistiques qui montrent que les immigrés contribuent plus au budget de l’Etat qu’ils ne le ponctionnent. Il aligne son discours sur celui de M. Farage, sans reprendre, point par point, ce qui peut être fondé dans la critique de l’immigration et ce qui peut relever de la fiction ou du fantasme. Il le fait en flirtant avec un thème incompatible avec l’un des principes fondateurs de l’Union européenne : la libre circulation de ses ressortissants au sein de l’UE – principe que la Cour de justice européenne vient récemment de confirmer (elle a simplement condamné les abus à l’aide sociale de ceux qui refusent de chercher un travail).
Le discours de M. Cameron rate sa cible. Le premier ministre s’est personnellement impliqué dans la bataille de Rochester and Strood, où il s’est rendu cinq fois ces derniers jours. Dans une stratégie de perdant, il a copié le UKIP : il essuie une défaite personnelle. En un sens, le scrutin confirme que les partis de gouvernement en Europe n’ont toujours pas trouvé la manière de répondre intelligemment aux inquiétudes de l’électorat sur l’immigration. Il y a pourtant urgence. Pas seulement au Royaume-Uni.
Le Monde | 21.11.2014
Grande-Bretagne -Le UKIP à l’assaut de Westminster

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Les europhobes britanniques remportent une deuxième législative et font trembler conservateurs et travaillistes
La déflagration était annoncée. Elle n’en bouleverse pas moins le paysage politique britannique. En remportant l’élection législative de Rochester and Strood (Kent), jeudi 20  novembre, avec 42,1  % des voix contre 34,8  % à la candidate conservatrice Kelly Tolhurst, Mark Reckless n’apporte pas seulement au parti eurosceptique et xénophobe UKIP son deuxième siège au Parlement de Westminster.
Il fait aussi la démonstration que cette formation, dirigée par le populiste Nigel Farage, longtemps marginale, peut ravir aux Tories une circonscription de la grande banlieue de Londres à la sociologie assez banale – le taux de chômage y est inférieur à la moyenne nationale – en brandissant l’étendard de la croisade contre les immigrés européens  » voleurs d’emploi «  et contre l’Union européenne, accusée de les laisser entrer librement.  » Si nous pouvons gagner ici, nous pouvons gagner dans tout le pays « , a proclamé le vainqueur, qui a promis de  » rendre – aux Britanniques – leur pays « .
A moins de six mois d’élections législatives qui s’annoncent très disputées, le revers est considérable pour David Cameron, qui avait promis de «  mettre le paquet «  afin de battre M. Reckless. Ce transfuge du parti conservateur promet d’entraîner d’autres députés Tories dans son sillage, provoquant la panique dans le camp du premier ministre, menacé d’éclatement sur le dossier européen. Les conservateurs tentent d’expliquer leur défaite par la focalisation médiatique sur la primaire et promettent de reconquérir le siège le 7  mai prochain, lors des législatives nationales.
Les travaillistes absents
L’échec apparaît presque aussi cuisant pour les travaillistes, qui n’ont rallié que 16,8  % des voix contre 28,5 en  2010. Le Labour, après avoir longtemps tenu la circonscription de Rochester, est relégué à la troisième place au terme d’une campagne où ils ont brillé par leur absence, échouant à dissuader une partie de leur électorat populaire de céder aux sirènes anti-immigrés du UKIP.  » La classe travailleuse a trouvé un nouveau chez-soi avec le UKIP « , a encore clamé M. Reckless. L’effet UKIP a été fatal aux libéraux-démocrates qui s’effondrent.
Bien sûr, il ne s’agit que d’une élection partielle, tenue dans des circonstances très particulières. Mark Reckless, 43 ans, élu député conservateur en  2010, connu pour ses positions europhobes, avait annoncé, le 27  septembre, qu’il passait au UKIP, provoquant cette élection partielle dans une circonscription où le parti de M. Farage n’avait présenté aucun candidat en  2010. Le passé d’avocat financier et de consultant à la City ne l’a pas empêché de faire campagne en dénonçant les mensonges de l’establishment. La personnalité fade de M. Reckless, dont le patronyme signifie  » imprudent « , le distingue du charismatique Douglas Carswell, autre dissident Tories élu le 9  octobre dans la cité balnéaire pauvre de Clacton-on-Sea (Essex). Plus que son talent oratoire, son pilonnage de l’Europe sans frontière a séduit.
Là se situe sans doute l’autre victoire du UKIP : avoir réussi à imposer le thème de l’immigration, singulièrement celle en provenance de l’UE, comme enjeu quasi unique de cette élection. M.  Reckless a été jusqu’à envisager lors d’un débat télévisé, que des immigrés européens puissent être expulsés d’Angleterre. Et la candidate conservatrice, Kelly Tolhurst, a surenchéri en interpellant le premier ministre lui-même sur le thème «  fini les paroles, des actes ! « 
  1.  Cameron, piqué au vif par des défections potentiellement contagieuses, a d’abord décrété la mobilisation générale de son parti pour sauver le siège de Rochester. Il a multiplié les attaques contre le principe de libre circulation dans l’UE, jusqu’à provoquer l’ire d’Angela Merkel. Mais son grand discours  sur l’immigration, qui devait être prononcé avant le vote pour tenter de rallier les électeurs, a été reporté pour l’après-Rochester, lorsque les sondages ont montré que l’avance du UKIP ne pouvait pas être comblé.
La focalisation sur l’immigration européenne répond à la stratégie de Nigel Farage : désigner l’UE comme fauteuse de chômage, mais surtout comme un obstacle scandaleux à l’exercice de la souveraineté britannique sur la gestion de ses frontières. Le UKIP utilise ainsi l’immigration comme prétexte à sa bataille centrale : la sortie de l’UE. Il a réussi à entraîner David Cameron sur ce terrain. Lorsqu’au début de 2013, le premier ministre a promis d’organiser un référendum sur le  » Brexit  » ( » British exit  » ou sortie de l’UE) s’il est réélu en  2015, en croyant calmer les eurosceptiques, il n’était pas question d’immigration. Ces derniers mois, il a placé ce sujet au centre de la vie politique.
Entre-temps, le UKIP, qui n’avait obtenu que 3,1  % des voix et aucun élu aux législatives de 2010, a triomphé, en mai dernier, aux élections européennes. Avec 27,5  % des voix, il est devenu le premier parti britannique au Parlement européen, reléguant au second plan les deux grandes formations qui dominent la vie politique depuis un siècle. David Cameron, qui en  2006 avait comparé le UKIP à une bande de  » cinglés, barjots et racistes inavoués « , ne prend plus aujourd’hui pareille liberté de langage.
L’aide quotidienne des tabloïds
Le parti fondé en  1993 pour s’opposer au traité de Maastricht et sortir de l’UE, a désormais quitté la marginalité. Le professionnalisme de sa campagne à Rochester a été souligné. Il prospère non seulement sur la dénonciation du coût et de l’emprise de l’UE, aidé quotidiennement par les tabloïds, mais aussi sur le ressentiment à l’égard des grands partis politiques accusés d’être déconnectés de la population. Pour la première fois, M.  Farage a été admis à participer aux grands débats télévisés de la campagne 2015.
A priori, le système électoral britannique à un tour, où le candidat avec le meilleur score est directement élu, ne favorise pas le UKIP, mais il lui donne une force de nuisance à l’encontre des conservateurs, chez lesquels il puise la majorité de ses voix. Crédité de 15  % des intentions de vote, il pourrait remporter des dizaines de sièges en mai prochain, dont l’un pour M. Farage lui-même, à nouveau dans le Kent. Si le UKIP réussissait cette percée, il pourrait remplacer les libéraux-démocrates, en pleine débâcle, comme troisième force politique du pays.
Le leader du UKIP se trouverait alors dans la situation de faiseur de roi dont il a toujours rêvé. Nigel Farage a d’ailleurs déjà posé ses conditions pour gouverner avec les conservateurs : que David Cameron programme au plus vite le référendum sur la sortie de l’Union européenne.
Par Philippe Bernard (Londres, correspondant

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Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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