Toujours plus vite, de moins en moins de temps…

L’âge de faire N°93 Janvier 2015 – Fabien Ginisty –
Plus on invente de techniques pour gagner du temps, et moins on en a Avec Philippe Cazeneuve, un sociologue qui donne des « conférences gesticulées » sur le sujet, tentons de démêler ce paradoxe.
Grâce au progrès technique, on peut faire de plus en plus de choses que dans le passé, on va de plus en plus vite…
Philippe1APhilippe Cazeneuve : Il faut d’abord se dire que la recherche de la vitesse n’est pas nouvelle Au XIXème siècle, avec la généralisation de la malle-poste, on mettait trois jours pour relier Paris à Marseille, quand il fallait sept jours en diligence, un demi-siècle plus tôt. Aujourd’hui, on met trois heures en TGV Idem pour traverser l’Atlantique : là où il fallait trois semaines en bateau à voile, il faut aujourd’hui huit heures en avion. On estime généralement que sur de telles distances, on va soixante fois plus vite qu’il y a deux siècles. Ce gain de temps ne concerne pas uniquement les déplacements : communiquer, s’informer, construire, faire les travaux domestiques comme laver le linge… Les mêmes tâches peuvent être réalisées de plus en plus rapidement.
Pourtant, on se plaint de plus en plus fréquemment de « ne pas avoir le temps ».
PC : Dans les années 70, un urbaniste indien a cherché à savoir combien de temps on passait quotidiennement à se déplacer. Il a fait une moyenne de l’ensemble des données à se disposition, de différents pays, pour des professions différentes, en milieu urbain et rural. Ses résultats indiquaient qu’on se déplaçait en moyenne une heure par jour. Quarante ans plus tard, avec la généralisation de la voiture et l’amélioration des infrastructures de transports, consacre-t-on moins de temps aux déplacements ? Non, indiquent les recherches récentes, on habite plus loin de son lieu de travail, on se déplace plus loin quand on part en vacances, mais au final, on passe toujours, en moyenne, une heure par jour à se déplacer. Le temps que l’on gagne parce que l’on va plus vite, on ne l’utilise pas pour faire une autre chose. On l’utilise pour se déplacer plus loin. C’est la même chose pour les moyens de communication : là où on passait une heure à écrire un courrier qui allait mettre  trois jours à arriver, on passe une heure à écrire dix courriels qui arriveront instantanément… Le temps gagné est utilisé pour communiquer avec d’autres personnes, pas pour faire autre chose.
On a donc davantage de temps, mais on ne le prend pas ?
PC : On n’arrive pas à profiter du temps que l’on pourrait gagner, c’est tout le paradoxe. Mais veut-on vraiment en profiter pour « ne rien faire » ? Cette volonté d’aller toujours plus vite, et donc de faire plus de choses, ou d’aller plus loin, rejoint le fantasme de l’ubiquité et de l’immortalité. Il y a une certaine jubilation, un sentiment de puissance, à se dire qu’on peut faire mille choses à chaque instant. Ainsi, certains vont vivre le ralentissement comme une perte. Et ce fantasme de pouvoir tout faire tout le temps conduira d’autres, dans le cadre professionnel, à l’épuisement (burn out) . Pour le sociologue allemand Hartmut Rosa, le burn out est la forme contemporaine de l’aliénation.
L’aliénation, l’aliénation… Chaque individu n’a-t-il pas le choix ?
PC : On peut bien sûr, à titre individuel, décider de « ralentir », d’attacher plus d’importance à la qualité qu’à la quantité. On peut aussi couper son téléphone portable un temps, ne pas consulter ses courriels compulsivement, voire refuser d’utiliser un portable ou Internet? Mais, chacun dans son quotidien peut constater que la société change de plus en plus vite. pour certains sociologues, nous serions entrés dans une phase d’hypermodernité, caractérisée par l’accélération perpétuelle et non plus seulement par la vitesse. Or, il ne faut pas confondre vitesse et accélération ! Pour Hartmut Rosa, cette accélération perpétuelle serait nécessaire à l’équilibre du système capitaliste : il faut produire non autant, mais jpg_silex-soulcie-f05d5toujours plus de richesse pour que le système fonctionne. D’où l’importance du taux de croissance dans nos sociétés ! Un taux de croissance de 0%, synonyme de maintien de la vitesse, n’est pas acceptable! Il faut produire toujours plus que l’année précédente… Or, l’innovation technologique, toujours plus rapide, qui découle de cette logique économique, détermine, selon lui, l’accélération du changement social et de nos rythmes de vie. Les façon de travailler, la mode musicale et vestimentaire changent de plus en plus rapidement, nous renouvelons nos appareils technologiques de plus en plus souvent… Nous pouvons, bien entendu, faire le choix individuel de ne pas nous adapter, ou de le faire à notre rythme. Mais cela n’empêche pas le système de continuer  accélérer, et nous, d’en subir les conséquences.
On peut contrôler quelque chose qui va vite, mais on ne peut pas, à un moment donné, contrôler quelque chose qui accélère sans cesse…
PC : Sur un échiquier, mettez un seul grain de riz sur la première case, deux grains sur la deuxième case, quatre sur la troisième, et complétez ainsi l’échiquier en multipliant par deux la quantité de riz à chaque case. A la 64ème case, vous obtiendrez… 600 milliards de tonnes de riz, soit mille ans de production mondiale § Cela illustre les effets démesurés d’une accélération constante. Et cette logique vaut pour l’accélération du progrès technique : tous les deux ans par exemple, la puissance des ordinateurs double.La question est alors de savoir à partir de quand on perd le contrôle !  Deux économistes américains réputés, pourtant tout à fait favorables à l’innovation technologique, ont récemment posé la question. Pour eux, nous sommes déjà entrés dans le « second âge des machines » (1), et il faut s »attendre, à moyen terme, à des bouleversements incroyables, notamment dans la sphère professionnelle.
Pas très réjouissant tout ça !
PC : Ces bouleversements n’excluent pas les issues positives ! Par exemple, l’automatisation de tâches (même pour les professions intellectuelles) peut donner lieu au chômage de masse, mais aussi au temps libre de masse : les auteurs du « second âge des machines » prônent ainsi, comme d’autres, la mise en place d’un revenu inconditionnel garanti déconnecté de l’emploi. Il faut cependant que nous gardions le contrôle sur cette accélération. Et ce qui est vrai à titre individuel l’est aussi à l’échelle collective. Pour ma part, je ne vois pas comment on pourrait y arriver sans établir des règles qui fixent des limites. Vivre dans un monde où on ne fixe pas de limites à ‘économie, c’est, quelque part, vivre dans le fantasme de l’illimitation, alors que la planète a ses limites. Cela rejoint le fantasme de l’immortalité de L’Homme. Et il n’y a rien d’impossible à fixer collectivement des limites. En tout cas, nous avons encore toutes les cartes en main.

Signs Warning of Approaching Curve

(1) The second machine age. E.Brynjolfsson et A. McAfee, 2014, non encore traduit

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