Italie – Témoignage du capitaine qui a recueilli les migrants de « l’Ezadeen »

 Le Monde.fr | 04.01.2015

Le capitaine du port de Corigliano au secours des naufragés de l’« Ezadeen »

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C’est son premier bateau de migrants. Francesco Perroti, le capitaine du port de Corigliano, une petite ville calabraise, craint fort que l’Ezadeen ne soit que le premier d’une longue série. C’est sous sa surveillance que sont descendus un à un, vendredi 2 janvier tard, les 359 naufragés de l’Ezadeen, un navire rempli de migrants, battant pavillon sierra-léonais.
« Nous avons su une quinzaine d’heures avant son arrivée, que sa destination finale serait notre port », rappelle le militaire. Durant ces 15 heures, il a joué l’homme-orchestre, avec la préfecture, pour préparer l’accueil de ces naufragés de la vie. « Il fallait que nous puissions offrir une assistance médicale, de la nourriture, des bus pour les acheminer le plus rapidement vers les centres d’hébergement », rappelle le capitaine de frégate. Bien sûr, tout s’est mis en place sous les ordres du préfet, mais en tant que responsable du lieu, Francesco Perroti a été très étroitement associé.

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Lui aussi a vu ces visages émaciés, les traits tirés par la fatigue, la faim, le froid et la peur. Le lot commun du migrant qui passe 11 jours dans les cales d’un navire habilité au seul transport de bétail. Comme le militaire préfère les faits aux commentaires, il s’accroche à ses chiffres. « Il y avait 255 hommes, 42 femmes dont trois étaient enceintes et 62 mineurs », rappelle-t-il presque chirurgicalement. Pour eux, les bus ont démarré très vite, partant vers d’autres régions d’Italie. Des places avaient été trouvées en Campanie, Lombardie et en Emilie Romagne. Seuls 94 ont été installés en Calabre ; 60 à Catanzaro, 34 à Crotone. « Il n’y avait rien ici pour les recevoir », fait valoir une passante interrogée en centre ville, et qui a suivi de près « les péripéties de ces gens ».
DES CONDITIONS DE TRAVERSÉE INDÉCENTES
L’Italie a déjà dû faire face, dans la province voisine des Pouilles à l’arrivée de plus de 900 autres clandestins quelques jours auparavant. Croix Rouge et Protection civile se sont relayées pendant quatre jours, pour installer le mieux possible ces personnes traumatisées par un voyage dans des conditions innommables. Là encore, des places en hébergement ont été trouvées un peu partout dans le pays.
Pour les passagers de l’Ezadeen, la traversée n’a pas été une sinécure depuis la Turquie. Aux privations en nourriture et eau, aux conditions indécentes, s’ajoute l’abandon de la barre par l’équipage. Le nom de ce navire a ainsi surgi jeudi soir dans l’actualité. Le 1er janvier au soir, les gardes-côtes de permanence à Corigliani ont reçu un SOS. Une femme, passagère du cargo leur demandait de l’aide. L’embarcation dérivait, moteurs arrêtés dans la forte tempête qui balayait alors la Méditerranée depuis quelques jours.
La capitainerie a rerouté le message et une frégate islandaise, en patrouille à proximité pour Frontex, la mission européenne de surveillance des frontières, s’est approchée du bateau. Faute de pouvoir l’accoster, trois médecins et trois marins y ont été hélitreuillés. Très vite, il est apparu que les réservoirs étaient vides. Tout simplement.
« Vu les circonstances et l’état du bateau, une de mes deux frégates a été dépêchée sur place, avec une autre embarcation des gardes-côtes de Crotone, à 100 kilomètres au sud. Elles sont restées près du navire jusqu’à ce qu’il soit arrivé à bon port », rapporte le capitaine. « Il est de notre mission de protéger les vies. Ce bateau était en situation critique. Imaginez que quelqu’un tombe à la mer », ajoute le militaire
LES MEILLEURS ALLIÉS DES PLUS FRAGILES
Les 80 hommes qu’il dirige font ce métier pour porter secours. Samedi, après une nuit écourtée, les permanenciers étaient présents dans le bâtiment préfabriqué, fidèles au poste. Si l’on n’est plus dans la mythologie du garde côté avec ses longues-vues, scrutant l’horizon, le fonctionnaire italien reste le meilleur garant de la sécurité des passagers de la mer. C’est un militaire qui a pour mission première de surveiller les usages « civils » de l’océan.

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L’an dernier, ce corps créé il y a 150 ans a porté secours à 150 000 migrants. Ce sont les meilleurs alliés des plus fragiles. Ils pensent d’abord sauvetage avant de faire la fine bouche si le sauvé n’a pas le visa. En revanche, l’Europe et son bras armé Frontex n’a pas la même approche, même si elle respecte, elle aussi, le code de la navigation, qui impose de porter assistance, sa mission première reste la surveillance des frontières.
« Qu’il s’agisse de l’Europe ou de l’Italie, nous devons tous garder les yeux bien ouverts. Nous avons évité de justesse deux catastrophes de grande ampleur, mais attention, la prochaine fois, nous pourrions ne pas réussir à éviter le drame », s’inquiète Francesco Perroti. Sur ces mots, le capitaine prend congé, se lève et ouvre son placard. Là, il hésite et choisit finalement la casquette qui convient à une rencontre avec le préfet à propos justement de l’épave de l’Ezadeen.
Samedi 3 janvier, le bateau est à quai dans son port, consigné pour enquête. Plusieurs pseudo-passagers ont été écroués. Ils pourraient être les passeurs et s’être déguisés en migrants après l’abandon des commandes. Ainsi va la vie dans la petite station balnéaire du sud de l’Italie qui croyait pouvoir dormir tranquille durant l’hiver.
Lire le reportage (édition abonnés ) : « Personne ne pensait s’en sortir vivant »
Mis à jour le 04.01.2015  | Par Maryline Baumard

La grande solidarité des Italiens

France Info Extraits
VIDEO. « Ezadeen » : « Nos parents nous ont mis dans ce bateau parce qu’ils voulaient nous sauver la vie »
Huit mineurs ont été découverts parmi les quelque 360 migrants à bord du cargo. Mohamed et Hamza, qui ont respectivement 13 et 14 ans, sont d’eux d’entre eux.
Tous deux ont voyagé seuls car leurs parents, promoteurs immobiliers à Alep, ont préféré leur payer le voyage pour leur offrir un avenir sans guerre : six mille euros pour chacun. « Nos parents nous ont mis dans ce bateau parce qu’ils voulaient nous sauver la vie, explique Hamza. Nous sommes en guerre, vous savez. Ils se sont sacrifiés pour nous.
Epuisés par leur voyage, ils n’ont pas abandonné leurs rêves même s’ils éprouvent de la  nostalgie. « Tout me manque : mon pays, ma terre mais surtout ma famille », raconte Mohamed.

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Les deux frères dorment depuis leur arrivée dans un monastère de Corigliano. Mais les riverains se présentent de façon spontanée pour proposer des vêtements ou un hébergement. « On fera tout notre possible pour les aider », assure le maire de la ville.

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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