Maison d’arrêt de Strasbourg -Thérapie : Des animaux en prison

Le Temps consacre un long format à la « médiation animale ». Le principe ? Animer des programmes qui mettent en scène chiens et cochons d’Inde dans les prisons, petits animaux qui apportent affection et sérénité aux détenus.
Le Monde 01/12/2015

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Des animaux derrière les barreaux

Le temps 12/2014
A la maison d’arrêt de Strasbourg, Patricia Arnoux anime depuis quatre ans un programme de médiation animale. Des chiens et des cochons d’Inde redonnent un peu d’humanité aux détenus.

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Manu plonge son visage barbu dans la fourrure délicate de la petite Gommette. Nez contre truffe, il lui murmure des douceurs, lui tripatouille les oreilles. Craintive en début de séance, la chienne Cavalier King Charles commence à se détendre. «Elle vient d’un refuge et elle a dû appartenir à quelqu’un de violent, dit Manu. Il devait boire, tout ça…»

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Nous sommes dans la maison d’arrêt de Strasbourg. Dans une petite salle tapissée de lino jaune et entourée de barreaux, la séance de médiation animale commence. Trois détenus discutent en câlinant la chienne et une perruche calopsitte répondant au nom de Capsule. Patricia Arnoux relance le débat et fait tourner les animaux.
ale temps 01Manu a grandi dans une famille d’alcooliques. Lui-même buvait déjà à l’école primaire. Il s’est construit en prison, au gré de ses 25 condamnations pour des bagarres. A la maison d’arrêt, il attend son jugement pour tentative de meurtre. «J’en ai marre, mais quand je suis dehors, la prison me manque, dit-il. Pour moi, l’incarcération n’est plus une punition mais un besoin. J’ai pris trop l’habitude. En plus, c’est le seul endroit où je parviens à arrêter de boire.» Manu raconte une vie d’assisté, auprès de gardiens qui lui apportent à manger et lui disent quand sortir ou se lever. Alors, s’occuper d’un animal, dit-il, ça le responsabilise. «Le chien ne me juge pas et sent tout de suite dans quel état d’esprit je me trouve. Si je ne suis pas bien, il ne vient pas. Cela me pousse à me remettre en question.»

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Plus réservé, le grand Dominic donne des graines à la perruche. Depuis qu’il a découvert la médiation animale, il a déjà fait tourner plusieurs pétitions en sa faveur. «Les animaux n’ont pas la langue fourchue et on voit tout de suite s’ils vous aiment ou pas, dit-il. C’est une bonne thérapie de groupe.» Les trois détenus parlent de l’alcool, de leur passé, de la meilleure façon d’éduquer un chien. Les confidences se bousculent.
astrasbourg-des-animaux-en-prisonApaiser les tensions et commencer un travail de thérapie, telle est la mission de Patricia Arnoux dans cette maison d’arrêt où plus de 700 détenus attendent avec anxiété leur jugement, leur transfert ou leur libération. Elle l’a commencée en 2008, alors que l’administration pénitentiaire était montrée du doigt après une vague de suicides de prisonniers mineurs. La directrice de l’époque n’était pas enthousiaste, mais a pris le risque de lancer cette thérapie, novatrice dans le système carcéral français.
Aujourd’hui, le directeur, Alain Reymond, est enthousiaste: «Cette action un peu originale visait à lutter contre le suicide, mais elle s’est étendue à d’autres problématiques comme l’agressivité, l’isolement, l’addiction ou le manque d’hygiène. Toutes les conséquences déstructurantes de l’incarcération sont traitées. Les détenus ont un rapport de défiance envers notre personnel, nous appartenons au système qui les a fait enfermer. Mais les animaux permettent de contourner ce problème et de désinhiber les personnes.» quisouffrent d’addiction, car pendant une heure au moins, ils pensent un peu à autre chose.»

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Le gardien se souvient d’un détenu australien surnommé Skippy, qui avait longtemps vécu dans la rue. Marginal au look de punk à chien, il en avait d’ailleurs possédé un; il passait son temps à fumer dans sa cellule et refusait toute thérapie. La médiation animale est devenue sa bulle d’air. «Il pouvait être prêt à exploser, mais après sa séance, il ressortait toujours apaisé, dit-il. Il ne venait que pour les animaux, mais c’était devenu pour lui un lieu de parole.»

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Tous les gardiens ne se sont pas montrés enthousiastes pour la médiation animale. Pour certains, il n’est pas opportun d’offrir des moments de plaisir à des détenus. Une autre affaire a cristallisé les critiques: les premiers locaux accueillant des animaux ont été créés au B1, l’étage réservé aux prévenus jugés pour des affaires de mœurs, le plus souvent des viols. Ceux qu’on surnomme les «pointeurs» sont considérés comme la lie de la prison et isolés des autres détenus. Leur offrir un privilège a été mal perçu. «Ce sont ceux qui passent le plus de temps ici, explique Patricia Arnoux. C’est pour cela qu’il était intéressant de travailler avec eux. C’est aussi à cet étage que nous avons trouvé des locaux disponibles.»

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A la maison d’arrêt, la médiation animale s’opère de deux façons. Patricia Arnoux mène des séances de groupe et individuelles. Ainsi, Manu, Mehdi et Dominic se réunissent chaque semaine durant une heure autour de Gommette et ses compagnons. De plus, trois locaux accueillent une vingtaine d’animaux qui vivent en permanence dans la prison.
astrasbourgCes oiseaux, cochons d’Inde ou furets ont été victimes de maltraitance et placés ici par une association. Des détenus qui le demandent peuvent être nommés responsables d’un animal et passent alors une heure par jour à s’en occuper. Jacky soigne Charly, le chinchilla. «Dehors», il a possédé des moutons, des lapins et des chevaux, mais il a dû les vendre. «Les animaux m’apaisent, dit-il. Ils m’aident à garder le moral alors que ma famille me manque beaucoup. La médiation animale est très importante. Vous savez, on dit que ceux qui n’aiment pas les animaux n’aiment pas les gens.»
Didier balaie le sol avec application. Il soigne Hekel et Jekel, le canari et le diamant mandarin qui partagent la même cage et volent pour l’instant librement dans le local en compagnie des tourterelles. «Nous pouvons demander conseil à Patricia, mais c’est à nous d’assumer les animaux, dit-il. Nous donner cette responsabilité revient à nous refaire un peu confiance et ça nous réinsère.» Didier aime aussi décrire son travail auprès des oiseaux à ses neveux et nièces. Car, dans la vie monotone et triste d’une prison, il est parfois difficile de trouver quelque chose à raconter au parloir.
astrasbourg-des-detenus-apprivoisent-des-animauxLe local des animaux du B1 ne ferait pas rêver quelqu’un du «dehors». Les cages sont propres et spacieuses, mais le lieu en lui-même ressemble plus à une animalerie qu’on aurait oublié de décorer qu’à une réserve naturelle. Pourtant, entre ces murs zébrés de couloirs étroits où résonne le cliquetis des portes qui s’ouvrent et se ferment et piquetés de cellules minuscules et sombres, la pièce prend une autre dimension. Sur une affiche, des anciens détenus ont écrit «les prémices du paradis», avec le dessin d’un oiseau juché sur un nuage et leurs noms de chaque côté.
astrabourg animauxAlors qu’elle est pratiquée avec succès depuis quatre ans à la maison d’arrêt de Strasbourg, la médiation animale n’est vraiment intégrée dans aucun budget. L’institution prend en charge un tiers des coûts, qui se montent à 33 000 euros par an, Patricia Arnoux essaie de faire financer le reste par des fonds publics ou privés. «Tout le monde trouve ce travail formidable, mais personne ne se sent vraiment concerné», remarque Alain Reymond. «C’est difficile de mesurer les effets de la médiation animale, mais il est important que les détenus commencent un travail en profondeur sur eux-mêmes, même si la plupart ne passent que quelques mois ici. Nous avons un problème de récidive que nous essayons de résoudre avec plein d’actions peu efficaces, alors nous avons intérêt à lutter avec des moyens un peu originaux.»

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Patricia Arnoux reconnaît que Gommette et Capsule n’apportent pas les réponses à tout, mais son travail, dit-elle, a le mérite de se préoccuper du lien, à l’animal ou à l’autre. Certains détenus lui écrivent après leur départ, pour la remercier ou prendre des nouvelles de leur lapin. Un livre qui vient de paraître, «Des animaux pour redevenir des hommes», rassemble certains de ces témoignages, comme celui de ce père de famille: «Moi, j’ai repris contact avec mon fils; je lui ai envoyé la photo que vous avez faite de moi et mon cochon d’Inde et il m’a répondu… Cela faisait deux ans que je n’osais plus lui parler. Je ne savais pas s’il voulait encore de moi comme papa-braqueur! Je ne savais pas comment renouer ce lien avec lui; mon animal m’a permis de faire ce premier pas, de me redonner un autre visage et de me rassurer. J’étais toujours son papa, malgré les barreaux.»
Texte: Julie Conti

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A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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