Société – Optimistes contre professeurs du désespoir

les-optimiste1-300x225Le Monde 30.12.2014 |

 2015 sera l’année de la reprise, la vraie ose murmurer des audacieux

En matière de prévisions économiques, les choses se résument souvent à une alternative : voir la bouteille à moitié vide, ou à moitié pleine. En cette fin d’année, l’Insee a choisi le second camp.
Dans une note publiée le 18  décembre, l’institut de conjoncture estime que l’économie française ira mieux l’année prochaine. Après 0,4  % en  2014, la croissance devrait progresser de 0,7  % sur les six premiers mois de 2015. Ça n’a l’air de rien, mais après cinq ans de marasme, c’est toujours ça de pris.
Du côté des Etats-Unis, l’heure est presque à l’euphorie. Au troisième trimestre, la croissance a bondi de 5  %. Du jamais-vu depuis onze ans. Les ménages américains ont recommencé à consommer, la confiance des constructeurs immobiliers est au plus haut depuis neuf ans, le taux de chômage au plus bas depuis six ans (5,8  %)… America is back.
Au Fonds monétaire international aussi, on termine l’année sur une note positive. Le 22  décembre, les économistes de Washington ont calculé que la baisse des cours du pétrole doperait la croissance mondiale de 0,3  % à 0,8  % en  2015 puis en  2016. Si l’on ajoute à cela la dépréciation de l’euro, qui profitera aux exportations européennes, le boom de l’économie indienne et le dynamisme retrouvé de l’Irlande ou de l’Espagne, l’alignement des étoiles semble enfin autoriser un peu d’espoir. 2015 sera l’année de la reprise mondiale, la vraie, osent même murmurer des audacieux.
Etonnant retournement. Il y a quelques semaines encore, les optimistes n’avaient pas bonne presse. On leur préférait de loin les Cassandre. Ceux qui, après l’éclatement de la crise des subprimes aux Etats-Unis, en  2006, prédisaient l’explosion du système financier. Puis l’éclatement de la zone euro. Puis la fin de la croissance, théorie à laquelle ils ont même trouvé un nom : la  » stagnation séculaire « . Plombés par le vieillissement de la population, l’épuisement du progrès technique et les maux du désendettement, les pays développés seraient condamnés à un interminable marasme économique.
Va-et-vient
Faut-il croire les professeurs de désespoir ou les tenants du  » tout-va-mieux  » ? La réponse ne va pas de soi. Les deux camps présentent des arguments convaincants. Mais en vérité, derrière les certitudes des uns et les affirmations péremptoires des autres, les économistes sont un peu paumés. Ils sont inconstants. Se contredisent. Vacillent lorsque la baisse du pétrole que nul n’a vu venir redistribuent les cartes. Doutent lorsque l’inflation reste au plancher malgré les milliards de dollars injectés par les banques centrales dans le système monétaire.
De ces va-et-vient, on peut néanmoins retenir deux choses. La première est que la crise née en  2006 a déclenché un séisme d’une ampleur inédite que l’on n’a pas fini d’analyser, et encore moins de comprendre. Une énorme bulle d’endettement a éclaté des deux côtés de l’Atlantique, et les chocs de cette nature sont toujours plus ravageurs que les autres. Ils changent la donne, sans que l’on sache toujours ni où, ni comment. Mais la crise a aussi mis en lumière les failles institutionnelles de la zone euro, ainsi que des mutations dont on mesure encore mal la portée : changement du modèle de croissance chinois, re-régionalisation des échanges mondiaux, basculement démographique.
Face à cette nouvelle donne, il convient de repenser les politiques économiques. Les vieilles recettes ne fonctionnent plus, ou moins bien. Relancer l’économie par les dépenses en période d’endettement public record est périlleux. Réformer pour augmenter la croissance de long terme est délicat, car, bien souvent, cela détruit des emplois à court terme. Même les politiques monétaires ne sont plus ce qu’elles étaient : si les soutiens massifs déployés par la Réserve fédérale américaine (Fed) depuis 2008 ont fonctionné, ils sont à la peine au Japon, tandis que la zone euro nage en plein doute.
En la matière, 2015 fera figure de grand test. 2014 s’est terminée avec l’espoir que la Banque centrale européenne en fasse plus pour mettre un terme aux menaces déflationnistes et à la stagnation dans l’union monétaire. Résultat : celle-ci se retrouve dans une situation illustrant à merveille la cacophonie européenne. Certains de ses membres estiment qu’il est urgent d’acheter de la dette publique des pays membres, comme l’a fait la Fed aux Etats-Unis, afin de relancer l’activité. D’autres estiment qu’une telle mesure serait criminelle, car la zone euro, contrairement aux Etats-Unis, n’est pas une union budgétaire. Aucun mécanisme n’y garantit que les Etats ne profiteront pas des largesses de la BCE pour dépenser plus.
D’autres, encore, soulignent que ce n’est pas parce que les achats de dette publique ont fonctionné outre-Atlantique qu’ils fonctionneront chez nous. Les différences entre les deux continents sont nombreuses. Par exemple : alors qu’en Europe, les entreprises se financent principalement par les prêts bancaires, elles se tournent majoritairement vers les marchés aux Etats-Unis. La réponse monétaire ne peut pas être identique. Si l’on ajoute à cela qu’il faut mettre 18 – bientôt 19 (la Lituanie adopte l’euro le 1er  janvier) – pays d’accord avant de faire quoi que ce soit, on comprend pourquoi la politique économique de la zone euro tâtonne tant. Espérons qu’en  2015 elle trouvera la bonne équation.
Car même si la conjoncture est un peu meilleure, même si les cours du pétrole restent au plus bas pendant des mois encore – pas garanti –, les risques n’auront pas disparu pour autant. Ils seront avant tout politiques. Elections présidentielle en Grèce, législatives en Espagne et au Royaume-Uni, montée des eurosceptiques, sans oublier les tensions avec la Russie et au Moyen-Orient… Autant dire que les Cassandre n’ont pas dit leur dernier mot.
par Marie Charrel Journaliste macroéconomie / politique monétaire

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
Cet article, publié dans Débats Idées Points de vue, Economie, International, Politique, est tagué , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.