Charlie Hebdo -11 janvier 2015 : les ressorts intimes d’une mobilisation nationale

 Les Français se sont sentis touchés personnellement par les attentats. Leur réaction collective n’étonne pas les psychiatres

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AnalysePourquoi une telle ferveur et une telle foule dans les rues, dimanche 11 janvier ? Les manifestants l’ont dit : ils ont marché contre la peur, pour la liberté, pour la France même, en tout cas au nom d’un certain idéal français. De grands mots, des valeurs cardinales, mais abstraites, dont on aurait douté jusqu’à la semaine dernière qu’ils puissent mobiliser de tels cortèges.
La violence des actions et la puissance des symboles attaqués ont sidéré le pays. L’une des raisons de cette mobilisation hors norme est que les Français n’ont pas seulement vécu les attentats comme un drame national, mais aussi comme une série de traumatismes intimes. Il était frappant d’entendre, dans la foule, beaucoup d’entre eux se dire touchés personnellement, autant que s’ils avaient perdu des amis ou de la famille dans les attentats.
Quatre jours après la tuerie de Charlie Hebdo, les Français étaient toujours extrêmement émus dimanche. « Depuis mercredi [7 janvier], ma consultation est remplie de gens en larmes, confirme Serge Hefez, psychiatre à la Pitié-Salpêtrière à Paris.
Quelque chose de sacré est atteint, nos croyances laïques. Nous nous y référons rarement dans la vie habituelle et nous avons peu l’habitude de les éprouver. » De nombreuses personnes manifestaient dimanche pour la première fois.
 Les manifestants ont largement rendu hommage aux trois policiers tués dans l’exercice de leurs fonctions et aux quatre juifs assassinés dans l’épicerie casher de la porte de Vincennes. L’attentat contre Charlie Hebdo occupe une place particulière. « Comme dans toute attaque de ce genre, il y a une identification projective, car des civils sont tués, observe Hélène Romano, docteur en psychopathologie qui exerce à l’hôpital Henri-Mondor de Créteil.
«  Mais ceux-là étaient censés être protégés. Et ils représentent symboliquement quelque chose, la liberté d’expression. Cela touche à l’identité de chacun. »
 « Procuration héroïque »
51« Il y a l’idée que ça peut arriver à n’importe qui, mais aussi une forme de procuration héroïque, confirme Patrick Ben Soussan, psychiatre à l’Institut Paoli-Calmettes de Marseille. On se rend compte que [les journalistes de Charlie Hebdo] ont fait quelque chose pour nous alors que nous étions tièdes et que nous ne les avons pas forcément reconnus. »
La réaction est d’autant plus forte que les valeurs visées se sont trouvées incarnées dans des figures familières, connues des Français bien au-delà des lecteurs de Charlie Hebdo. Pour les plus âgés, Wolinski et Cabu étaient comme des compagnons de jeunesse avec lesquels ils ont fait route depuis les années 1960. Avec eux, c’est aussi le souvenir parfois fantasmé d’une époque qui a été atteint, celle des « trente glorieuses », ainsi que la nostalgie du mot d’ordre d’une bonne partie de la jeunesse après 1968 : vivre libre et rire de tout.
 La génération suivante, celle des quadragénaires, a découvert et aimé Cabu enfant, en dehors de tout cadre idéologique, dans le « Club Dorothée » de « Récré A2 », une émission pour enfants très populaire diffusée de 1977 à 1987. Pour certains qui évoquent spontanément son souvenir, c’est le seul lien avec un journal qu’ils n’ont jamais ouvert. Charb collaborait également aux publications pour enfants et jeunes Mon quotidien et Le Monde des ados.
« Le dessin, c’est un lien à l’enfance, relève M. Ben Soussan. Ces meurtres ont touché l’enfant en nous. »
aclaudehalmosLa réaction collective des Français n’étonne pas les spécialistes de l’humain. « Dans les situations difficiles, on fait corps à plusieurs, c’est très important », résume la psychiatre Claude Halmos. (1) « On est dans la communion », relève également M. Hefez. Pour Mme Romano, il s’agit d’un réflexe instinctif, archaïque. « Quand il vit un drame, qu’il soit privé ou national, l’être humain a besoin de se rassurer, explique-t-elle. Le fait de se regrouper permet de retrouver une identité collective. C’est inscrit dans l’inconscient et c’est structurant psychiquement. »
Un autre réflexe est de s’adresser à la génération suivante. Les familles étaient nombreuses le 11 janvier, malgré la crainte d’un nouvel attentat, ou d’un simple mouvement de foule. Les parents sont venus « pour transmettre des valeurs ». Un souhait encouragé par les spécialistes de l’enfance, qui s’élèvent contre la tentation de protéger les enfants en les laissant dans l’ignorance. « Ils sont capables d’imaginer des romans terrifiants à partir de bribes d’information, explique Mme Halmos. La parole des parents, qui doit être simple et adaptée à chaque âge, donne un cadre. »
« C’est une occasion de faire de l’instruction civique, poursuit Mme Halmos. De dire ce qu’est l’humanité, ce qu’est la civilisation, et qu’aux mots on doit répondre par des mots, et non par le meurtre. » « Quand on dit à un enfant que cela n’est pas bien, qu’il ne faut pas tuer, il entend quelque chose de très fort », affirme M. Ben Soussan. Les parents qui ont manifesté dimanche en famille ont clairement passé ce message. Immédiatement, une question vient à l’esprit : ceux qui n’étaient pas présents en ont-ils malgré tout parlé, et si oui, qu’ont-ils dit ?
Le Monde | 14.01.2015 à 12h46 | Par Gaëlle Dupont journaliste au Monde
(1) Claude Halmos

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Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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