Un autre regard sur la radicalisation islamique des jeunes

Siné Mensuel N°38 – janvier 2015 – Etienne Liebig, éducateur spécialisé
Cet article a été publié fin décembre 2014…
La radicalisation islamique des jeunes, transgression sociale et familiale, doit être approchée comme les autres comportements déviants.
Les politiques ne pourront pas éternellement fuir la question sur la prévention des risques liés aux radicalisations islamiques de jeunes Français. Question dérangeante et abordée le plus souvent soit par la négation, soit par la répression, sans tenir compte du fait que les premières victimes sont les adolescents et leurs familles. Le phénomène d’engagement total d’adolescents et de jeunes adultes pour une cause qu’ils croient juste est bien connu. Il a traversé les époques et permis bien souvent à des généraux de trouver de la chair à canon bon marché.
En tant qu’éducateurs de rue, nous sommes très sensibles à cette question et tentons une démarche plus éducative que répressive avec des adolescents que nous percevons avant tout comme fragiles. Nous considérons que ce djihad est une forme de transgression sociale et parentale extrême, à mettre au même niveau que les comportements transgressifs tels que l’usage excessif de stupéfiants ou la boulimie incontrôlée. Comme toujours, ces comportements résultent d’une rencontre entre un individu et un « objet » dans un contexte particulier. Si cent ados fument du cannabis ou boivent de l’alcool régulièrement, un seul est en danger de toxicomanie, parce qu’à ce moment là, ses fragilités psychologiques ou physiologiques vont faire de cet « objet transgressif » une solution, un moyen de reconnaissance mais aussi un mode d’évasion d’une personnalité insupportable.
A ce titre, la répression pure ou les menaces telles qu’elles sont brandies par la justice ou la police n’ont aucun pouvoir dissuasif. Peut-être présentent-elles même un certain attrait pour ces jeunes  qui envisagent le sacrifice et le jusqu’au-boutisme comme des objectifs qui peuvent nous sembler irrationnels mais obéissent à une logique propre à l’adolescent en crise.
ATT00046Il ne fait aucun doute que la diabolisation de l’Islam depuis plusieurs années fait de cette religion une forme de refuge, de rébellion contre la famille et contre une société qui n’offre guère de perspectives à une jeunesse se pensant sans avenir. La méconnaissance systématique des fondements mêmes de l’Islam qu’ont ces candidats au djihad, convertis ou pas, montre que le fond du problème n’est pas religieux au sens philosophique du terme mais plutôt une volonté farouche d’aller le plus loin possible dans une quête folle de déconstruction de soi-même, jusqu’à la mort s’il le faut. S’il est insupportable pour une société laïque et républicaine de voir ses enfants s’engager dans un idéal religieux, meurtrier et destructeur, il faut prendre la distance nécessaire vis-à-vis de phénomène pour mieux travailler sur la protection de cette jeunesse en danger et ne pas confondre le symptôme avec la pathologie.
Il est nécessaire que cette forme de transgression sociale et familiale soit approchée comme les autres comportements déviants des adolescents. Pédagogues, éducateurs, professeurs doivent être sensibilisés comme ils l’ont été sur les questions de la toxicomanie. Eux seuls, avec les parents, sont en mesure de repérer les fragilités de ces gamins, les changements soudains de comportements, de sociabilité, de groupes de pairs. Ils doivent être entendus et soutenus par des groupes de professionnels de l’adolescence formés sur ces questions de dérives sectaires, de crise mystique et de goût soudain d’absolu idéologique.  Il est irresponsable et et contre-productif d’oublier que ces personnes sont avant tout en danger avant de devenir potentiellement dangereux sous la coupe de gourous fanatiques.
Si ce débat compliqué émerge çà et là, et chez les éducateurs de rue en particulier, on n’entend guère les relais au sein d’autres institutions travaillant avec la jeunesse. Cela nécessite au plus vite un positionnement politique et les moyens de la formation de personnels.

A propos werdna01

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