Lorsque la différence s’exprime nous ne l’entendons pas : Au cœur de nos contradictions

 Communauté : « Ensemble de personnes unies par des liens d’intérêts, des habitudes communes, des opinions ou des caractères communs » (Dictionnaire Larousse).
C’est un mot qui a l’air anodin, comme ça, mais qui, chez nous, est en réalité explosif. En France, on parle de la « communauté juive », de la « communauté arménienne », mais on ne peut pas dire « communauté musulmane ». C’est une sorte de tabou. Dans un texte remarquable publié par Le Monde le 10 janvier, le chercheur Olivier Roy évoque même « le fantasme d’une communauté musulmane imaginaire ». « Il n’y a pas de communauté musulmane », poursuit-il. Il y a seulement « une population musulmane ».
Il est facile de comprendre pourquoi tant d’intellectuels français récusent ce terme pour décrire les musulmans. « Communauté » mène, comme par un glissement inexorable, à « communautarisme ». Communautarisme (toujours selon le Larousse) : « Tendance du multiculturalisme américain qui met l’accent sur la fonction sociale des organisations communautaires (ethniques, religieuses, sexuelles, etc.). »
Le communautarisme est à l’exact opposé du modèle français, laïque, égalitaire, républicain, assimilationniste. Un modèle puissant, qui a fait ses preuves au XXe siècle. Une authentique exception française, sur laquelle nos amis anglo-saxons n’ont cessé de s’interroger et qui nous a amenés à légiférer sur l’interdiction de tous les signes religieux à l’école publique, pour éviter le foulard islamique. Un consensus au nom duquel nous nous interdisons d’établir des statistiques ethniques ou religieuses, au risque de nous priver d’instruments indispensables pour lutter contre les discriminations.
Il est exact aussi que les musulmans de France ne se comportent pas en « communauté » : ils ne revendiquent ni mosquées géantes, ni partis politiques (hormis dans l’imagination de Michel Houellebecq), ni représentants identitaires. La plupart d’entre eux ne cherchent qu’à se fondre dans la masse. N’étant pas organisés en « communauté », ils n’ont pas de porte-parole incontesté. Le problème c’est que, lorsqu’une crise éclate, on aimerait les entendre. Mais où sont-ils ? Qui sont-ils ? Nous ignorons jusqu’à leur nombre.
Un manifeste, publié dans « Le Monde », signé par quelque 500 noms essentiellement arabes, est passé presque inaperçu
Après la tuerie de Charlie Hebdo, on a tout de suite attendu des voix laïques et responsables émanant de la « population » arabe et musulmane de France, ou même du bassin méditerranéen. Frustrés, on a cherché des visages reconnaissables dans les premières manifestations spontanées de solidarité du 7 janvier. On en a discerné un peu plus dans l’immense marche du 11 janvier. Ce jour-là, certains ont même osé proclamer : « Je suis musulman et je suis Charlie. »
La liberté, comme la tolérance, est une voie à double sens
Et puis il y a eu ce manifeste, publié dans Le Monde daté 11-12 janvier, une page entière de publicité, financée par les signataires. Une page sobre, noircie de quelque 500 noms essentiellement arabes, intitulée « Nous ne céderons pas à la peur ».
Rédigée avant l’autre tuerie, la prise d’otages du supermarché juif, elle s’adressait aux familles des victimes de Charlie Hebdo. « A leurs tueurs, nous disons qu’ils nous trouveront en travers de leur chemin, au côté de la liberté », poursuivait l’appel, courageusement. Des noms pour la plupart inconnus du public français, aux côtés de celui de Salman Rushdie auquel s’est joint depuis le Prix Nobel turc Orhan Pamuk, artistes, universitaires, écrivains, journalistes, médecins, avocats, militants associatifs… Cinq cents signatures réunies en 48 heures – un record – en surmontant, pour certains, de profondes divergences. Cette page était, en soi, un événement. Qui l’a vue ? A-t-elle été signalée, analysée, décryptée ?
En France, nous dit la Franco-Libanaise Dominique Eddé, on donne la parole « à ceux qui disent des choses qui ne dérangent pas trop. Les autres se sont tus, et ça, ça crée de la violence »
Nous sommes là au cœur de nos contradictions françaises. Nous nions la différence, mais nous voudrions l’entendre. Et lorsqu’elle s’exprime, nous ne l’entendons pas.
L’écrivain franco-libanaise Dominique Eddé, l’une des initiateurs du manifeste, évoque « l’énorme solitude d’une majorité de personnes liées au monde musulman ». En France, nous dit-elle, on donne la parole « à ceux qui disent des choses qui ne dérangent pas trop. Les autres se sont tus, et ça, ça crée de la violence ». Puisque l’on réaffirme avec force, depuis le 7 janvier, la liberté d’expression, elle souhaite que l’on « entende et partage au mieux cette liberté, car jusqu’ici, elle n’a pas été bien partagée ». « Où aller pour les gens comme moi ? » demande l’écrivain Kamel Daoud, autre signataire et cible d’une fatwa pour « apostasie ».
L’attentat contre Charlie Hebdo, commis au nom du « Prophète », a choqué les intellectuels arabes et musulmans autant que le reste des Français – même si, note Dominique Eddé, « en termes de souffrance existentielle, nous avons un petit quart d’heure d’avance sur l’Europe ». Cette fois, un nouveau palier a été franchi. « Une déflagration, quelque chose de nouveau », a immédiatement dit un autre signataire. L’historienne Sophie Bessis constate que ce choc se traduit pour eux par « le refus de la parole convenue qui veut que cela ne concerne pas l’islam. Aujourd’hui, ils disent : oui, l’islam c’est aussi cela ».
L’enjeu est immense. S’ils font leur part du chemin, à nous de faire la nôtre. Il n’est pas question d’abandonner ni la laïcité, ni la liberté d’expression, ni notre héritage voltairien. Mais d’accepter le fait que dans une Europe qui compte aujourd’hui des millions de musulmans, face à la mondialisation, Internet, les réseaux sociaux et le retour du religieux, la France n’est plus tout à fait ni celle de Voltaire ni celle de 1905.
Arrivé récemment et massivement en France, l’islam, souligne Olivier Roy, « est en train de se formater à la laïcité à la française ». La liberté, comme la tolérance, est une voie à double sens : bien appliquées, elles rendront le « formatage » moins douloureux pour tout le monde.
LE MONDE | 17.01.2015 Par Sylvie Kauffmann Journaliste au Monde

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Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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