« Des journées de fraternité, c’est très rare » – Pour les historiens Jean-Noël Jeanneney, Pascal Ory et Michel Winock, le 11 janvier 2015 marquera l’Histoire

LE MONDE | 13.01.2015
Le temps qui décante, le temps qui trie, le temps qui fait le départ entre ce qui est mémorable et ce qui ne l’est pas.
Le dimanche 11 janvier 2015 s’ajoutera-t-il à la liste, déjà longue, de ces journées qui, une fois l’émotion dissipée, une fois disparus ceux qui les ont vécues, restent gravées dans la mémoire des hommes ? Dans vingt, cent ou trois cents ans, les petits Français apprendront-ils ce qui s’est passé ce 11 janvier comme leurs aïeux ont appris avant eux ce qui s’est déroulé le 14 juillet 1789, le 11 novembre 1918 ou le 18 juin 1940 ? Par définition, seul le temps le dira. Le temps qui décante, le temps qui trie, le temps qui fait le départ entre ce qui est mémorable et ce qui ne l’est pas. Mais cette précaution n’interdit pas de se demander si, avant que ne soit possible tout regard rétrospectif, ce 11 janvier 2015 mérite d’ores et déjà d’être qualifié de « journée historique ».
Pour les historiens Jean-Noël Jeanneney, Pascal Ory et Michel Winock, la réponse ne fait pas de doute. Comme quatre millions de Français, ces trois universitaires reconnus pour leurs travaux sur l’histoire de France sont descendus dans la rue, dimanche, pour rendre hommage aux dix-sept victimes de la folie meurtrière des frères Kouachi et d’Amedy Coulibaly. Et malgré la déformation professionnelle qui est la leur, malgré leur prudence d’historiens qui regimbent naturellement à qualifier un événement d’inédit et les incitent en toute chose à chercher un précédent, ils sont unanimes : oui, ce 11 janvier a bel et bien les attributs d’une journée historique.
« La mobilisation est nationale »
D’abord, en raison de l’ampleur de la mobilisation. La quantité ne fait pas tout, certes, mais il faut partir de là : jamais autant de citoyens ne se sont rassemblés au même moment pour une même cause. « Le nombre de personnes dans les rues, ça compte, a fortiori dans une société démocratique. A côté du suffrage universel, qui permet d’évaluer ce qui compte de façon institutionnelle, il y a les rassemblements de masse, qui permettent un comptage de nature plus sentimental. De ce point de vue, la mobilisation de dimanche est tout à fait exceptionnelle », observe Pascal Ory, professeur d’histoire contemporaine à l’université Paris-I Panthéon-Sorbonne.
« Exceptionnel », c’est le qualificatif qu’emploie aussi Michel Winock, professeur émérite à Sciences Po et auteur de La Fièvre hexagonale (Seuil, 2009), un essai consacré aux grandes dates qui ont marqué l’histoire de France aux XIXe et XXe siècles. Pour lui, si ce dimanche fut exceptionnel, c’est d’abord à cause du nombre de personnes qui se sont retrouvées dans la rue, « du jamais-vu depuis la Libération de Paris » – elles étaient un million en août 1944. Mais c’est aussi en raison de l’étendue de la mobilisation sur le plan spatial. « Un ou deux millions de personnes à Paris au même moment, cela s’est déjà vu. Mais là, ce qui frappe, c’est l’ampleur de la mobilisation partout en France, avec des chiffres inédits dans les grandes villes mais aussi dans des bourgs ou des villages. La plupart des journées qui ont fait l’histoire de France ont d’abord été parisiennes, même si elles ont pu avoir un écho en province. Cette fois, la mobilisation est nationale au plein sens du terme. Et cette simultanéité est, à ma connaissance, sans précédent », explique Michel Winock.
« Sur un mot d’ordre d’unité »
Une mobilisation inédite à l’échelle du territoire français, donc. Mais une mobilisation dont la dimension internationale est, elle aussi, sans précédent. Cette journée, décidément, ne ressemble à aucune autre. Car si des millions de Français sont déjà descendus dans la rue le même jour – par exemple le 1er juin 1885, quand ils furent deux millions à assister aux funérailles de Victor Hugo – jamais ces grands rassemblements du passé n’eurent un tel écho hors de l’Hexagone. Jamais l’on ne vit tant de dirigeants du monde entier battre le pavé parisien. Et jamais d’autres métropoles d’Europe et d’ailleurs ne vibrèrent à l’unisson de ce qui se passait au même moment à Paris. Autant qu’une journée française, ce 11 janvier aura été une journée mondiale. Pour Michel Winock, il s’agit là ni plus ni moins que la première « journée de l’internationalisme démocratique » de l’histoire.
Historique, cette journée le restera aussi par son inspiration. Une inspiration unitaire pour ne pas dire unanimiste – phénomène là aussi singulier. Comme le rappelle Jean-Noël Jeanneney, « nos grandes journées nationales ont quasiment toujours été des journées de combat ». La liste est longue. Juillet 1830 ? Le coup de grâce de la Restauration. Février 1848 ? Le renversement de la monarchie de Juillet. Mai 1968 ? Les grandes manifestations estudiantines contre l’ordre établi puis la marée gaulliste qui remplit les Champs-Elysées pour sauver le régime. Juin 1984 ? La défense de l’« école libre ». Autant de journées, en somme, au cours desquelles l’on vit une France se dresser contre une autre. L’exemple récent des grandes manifestations contre le mariage gay, en 2013, ne fait que confirmer cette analyse. Et c’est là toute la différence avec aujourd’hui. Comme l’observe Pascal Ory, « la particularité de ce 11 janvier est qu’on a atteint un très grand chiffre sur un mot d’ordre d’unité, alors que jusqu’à présent c’était le cas sur des mots d’ordre d’affrontement et de division ».
 « Des journées de fraternité, c’est très rare »
Des millions de Français sont descendus dans la rue non pas pour renverser un régime ou défendre une cause que des millions d’autres exècrent : voilà ce qui est singulier. A fortiori dans un pays qui fit si souvent de la rue le théâtre de ses convulsions et de ses divisions. « Des journées de deuil, nous en avons connu : pensons par exemple au 14 juillet 1919. Des journées de colère aussi. Mais des journées de fraternité, c’est très rare. Surtout quand se retrouvent au coude-à-coude, comme c’était le cas dimanche, des gens qui ne sont pas du même parti ou de la même religion », insiste Michel Winock.
Sur ce constat, Pascal Ory est d’accord. Mais il va plus loin. Pour lui, cette manifestation d’unité où les appartenances partisanes, syndicales ou communautaires, furent mises au second plan, en dit long sur l’état de notre société. « Ne pas marcher au pas derrière une organisation, brandir mille et un slogans différents comme on l’a vu dimanche, est le signe de l’individualisme très avancé qui caractérise nos sociétés occidentales. Ce qu’on a vu, c’est un rassemblement de masse, certes, mais un rassemblement qui réunit des gens pour la plupart très individualistes. » La polémique sur le rôle que les partis politiques voulaient jouer dans les cortèges est symptomatique : si les Français sont descendus en nombre dans la rue, ils se sont en revanche montrés très réservés à l’idée d’une quelconque récupération partisane.
« L’euphorie est souvent éphémère »
Cette donnée est précisément ce qui rend très délicat, à ce stade, tout propos sur les conséquences possibles d’un tel événement. Dès lors qu’aucun parti n’avait de légitimité pour récupérer à son profit les manifestations de dimanche, toute conjecture est hasardeuse. Les historiens sont donc très prudents. A ceux qui se livrent au petit jeu des prédictions, anticipant une poussée des tensions communautaires ou un renforcement des lois sécuritaires, ils rappellent une évidence : l’histoire se joue volontiers des prophètes. Michel Winock cite ici le précédent de 1848 : en février, une « fraternité extraordinaire » avec des curés qui bénissent des arbres de la liberté et bientôt l’avènement du suffrage universel ; puis, en juin, un soulèvement ouvrier étouffé dans le sang aux allures de quasi « guerre civile ». La preuve, selon lui, que « dans l’histoire, l’euphorie est souvent éphémère ». Et que « les grands moments d’enthousiasme sont rarement suivis de lendemains enchanteurs ».
Prudents quant aux conséquences précises de l’événement sur le plan politique, les trois historiens font néanmoins le pari que celui-ci aura un écho. « Ce n’est bien sûr qu’avec le recul qu’on pourra dire si tout cela ne fut qu’une grande illusion ou le début d’un nouveau cycle, résume ainsi Pascal Ory. Mais on peut déjà penser qu’un certain nombre de décisions politiques, quel qu’en soit le sens, seront associées à ce qui vient de se passer : désormais, quand on parlera de sécurité, de terrorisme, de laïcité, de liberté de la presse ou de liberté d’expression, on aura toujours en tête ces journées de janvier 2015 : celle de dimanche, positive et rassurante, mais aussi celles de mercredi, jeudi et vendredi, marquées par une violence inouïe. »
« Faire passer au second plan les querelles accessoires »
Un point de cristallisation dans la conscience collective, une somme de souvenirs communs qui servira de référence : les ingrédients d’une date historique sont bel et bien réunis. Reste à se demander si ce soulèvement d’une France fière de ses valeurs républicaines offrira, comme l’espère Jean-Noël Jeanneney, « un démenti durable à la vulgarité autodestructrice des déclinologues ». Si les Français, comme le souhaite Michel Winock, parviendront à « faire passer au second plan les querelles accessoires au profit des questions essentielles ». Et si, comme se le demande Pascal Ory, reviendront au cœur du débat politique des sujets relégués ces derniers temps à sa périphérie. C’est en tout cas ce qu’il veut croire : « Ce qui s’est passé ces derniers jours relativise d’un coup les débats sur la perte du triple A ou le niveau des déficits. Non pas que cela ne soit pas important, mais il y a tout d’un coup comme une obligation morale de remettre au centre du débat d’autres sujets, très politiques, qui concernent la forme même de la cité. »
Faire d’un événement sans précédent un événement qui soit lui-même un précédent : désormais, l’enjeu est là. Tout dépend pour cela de la capacité qu’aura la société française à digérer le traumatisme pour lui donner un sens et à le dépasser sans l’oublier. C’est à cette condition, et à elle seule, que ce 11 janvier 2015 entrera durablement dans l’histoire. A l’instar de cet autre dimanche, celui du 27 juillet 1214, date de la bataille de Bouvines à laquelle l’historien Georges Duby consacra le premier volume de la collection des « journées qui ont fait la France », chez Gallimard. Un livre où l’on trouve cette définition du caractère proprement historique d’un événement : « Les événements sont comme l’écume de l’histoire, des bulles, grosses ou menues, qui crèvent en surface, et dont l’éclatement suscite des remous qui plus ou moins loin se propagent. (…) Ces traces seules lui confèrent existence. En dehors d’elles, l’événement n’est rien. »
Thomas Wieder
Rédacteur en chef – chef du service France – twitter

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Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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