« L’après Charlie » – Une certaine idée de la France

LE MONDE | 20.01.2015 | Par Gérard Courtois
alemonde_francois-hollande-lors-de-la-ceremonie_fc26b0e6dff560fd5aa87c44af52f861Les foules immenses qui ont envahi Paris ou le moindre bourg de France le 11 janvier, après les tueries de Charlie Hebdo, de Montrouge et du magasin juif de la porte de Vincennes. L’émotion poignante, deux jours plus tard, dans la cour de la préfecture de police, pendant l’hommage du président de la République aux trois policiers assassinés lors de cette mortelle équipée djihadiste. L’élan saisissant qui a accueilli, le 13 janvier encore, dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale, le discours du premier ministre saluant « la France debout » dans l’épreuve. Plus que d’autres, ces trois moments ont scandé le sursaut des Français contre la barbarie terroriste. Comme si, sous le choc, la nation retrouvait brutalement la mémoire, renouait le fil de son histoire, reprenait conscience de sa singularité. Comme si, aux antipodes des polémiques récentes sur ce terme même, le traumatisme redonnait sens à son identité.
L’on croyait volontiers cet attachement viscéral des Français à leur pays émoussé, tant ils ronchonnaient, déprimaient, voire se délectaient de leur déclin annoncé par des imprécateurs patentés. L’on imaginait ce patriotisme obsolète, au-delà des commémorations rituelles, des images sépia des « poilus » de 1914 ou des figures panthéonisées de la Résistance. L’on pensait ce sentiment d’appartenance laminé par la mondialisation, les ravages de la crise économique, le triomphe du « chacun-pour-soi ».
Quant à l’utopie des révolutionnaires de 1789, elle avait pris, semblait-il, un sacré coup de vieux. La liberté – de penser, de s’exprimer, de publier, de caricaturer, de circuler, de se réunir, de s’associer… ? A force de banalité, elle finissait par paraître une évidence, du moins pour ceux qui en ont les moyens. L’égalité ? Depuis belle lurette, elle se résumait à des invocations solennelles. Quant à la fraternité, elle avait valu à Ségolène Royal un accueil moqueur, voire apitoyé devant tant de ringardise, lorsqu’elle avait tenté, voilà quelques années, de la remettre au goût du jour.
 Terrible mais salutaire logique
Bien servi par la plume d’Henri Guaino, Nicolas Sarkozy avait su, en 2007, renouer le fil de cette histoire ou, du moins, en tisonner les braises. De même François Hollande, en 2012, s’était employé à redonner quelques couleurs au « rêve français ». Mais dans les deux cas, cela sentait trop la rhétorique obligée, presque l’exercice de style, le temps d’une campagne électorale, fugace et sans lendemain.
Il aura fallu les tueries parisiennes, sinistres et ciblées – des dessinateurs parce qu’ils étaient libres de leurs dessins, des policiers parce qu’ils étaient policiers, des juifs parce qu’ils étaient juifs – pour que cette histoire, ces valeurs et les combats qui les ont imposées depuis plus de deux siècles reprennent sens. Terrible mais salutaire logique. Au-delà de l’œcuménique mais minimaliste « Je suis Charlie », au-delà de la diversité des sentiments qui les animaient, voire des ambiguïtés de leur engagement, c’est cela que les Français ont voulu défendre : une certaine et impérieuse idée de la France.
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 En première ligne, François Hollande et Manuel Valls l’ont compris, exprimé et assumé. L’opinion ne s’y est pas trompée, qui leur accorde, d’un coup, un crédit inimaginable il y a quelques jours encore. Pour autant, s’ils ont su se réinscrire dans le grand récit national, ils n’en ont pas encore écrit la suite. Retrouver la mémoire est la condition nécessaire, mais non suffisante, pour (re)construire un avenir.
Car le défi est impressionnant. Pour les gouvernants, comme pour leurs opposants. L’on songe, évidemment, au renforcement des dispositifs de sécurité, afin de faire face à une menace inédite, aussi furtive que mondialisée. Le premier ministre a dit l’essentiel, à ce propos : oui aux mesures exceptionnelles, non aux mesures d’exception. On verra, dès le prochain conseil des ministres, ce qu’il en est.
La liberté d’expression n’est pas discutable
Mais ce défi suppose aussi de redonner vigueur et réalité, ici, maintenant, aux principes inscrits depuis le XIXe siècle aux frontons de la République. La liberté, à commencer par celle de s’exprimer ? Elle n’est pas discutable, dès lors qu’elle fonde la démocratie. La laïcité, notre singulière et précieuse religion civique ? Elle est au cœur de la liberté offerte à chaque culte de s’exercer et à chaque citoyen de croire ou de ne pas croire. Ce n’est pas davantage négociable. Or on a pu mesurer, dans la tourmente de ces derniers jours, combien ces deux valeurs cardinales sont, hors de France, mal comprises, contestées, ou récusées sans merci. Combien elles doivent être protégées.
L’égalité, et l’exigence qu’elle fixait à la République de donner sa chance à chacun ? L’on sait qu’elle est devenue un vain mot, tant sont criantes nos fractures sociales, scolaires, territoriales. Ainsi de l’emploi, protégé pour beaucoup, précaire ou inaccessible pour des millions d’autres. Ainsi de l’école, qui est parvenue, en quelques décennies, à former une grande majorité des jeunes et à leur ouvrir les portes de l’université ; mais qui rejette sur le carreau, chaque année, 150 000 d’entre eux, sans autre avenir que l’exclusion. Ainsi de ces territoires perdus de la République que sont devenues bien des banlieues déshéritées. La fraternité, enfin ? Plus que jamais, elle est un combat vital, si l’on veut éviter que la communauté nationale, républicaine, ne se dissolve au profit de tribus ethniques ou religieuses, ou, selon la formule de Régis Debray, « de sectes et de mafias ».
Bref, le sursaut des citoyens et la mémoire de l’essentiel dont il témoigne imposent aux dirigeants de redonner sens au politique. Sans masquer qu’il s’agit d’une épreuve de longue haleine, mais sans tarder à l’engager. Faute de quoi, tout est à craindre de ceux qui attisent les peurs et les haines.
gerard-courtois
Gérard Courtois Journaliste au Monde  courtois@lemonde.fr

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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