L’effet de souffle du 11 janvier – Une chance inespérée

Croire au sursaut ? Profiter de l’effet de souffle pour construire et rénover ? Ou bien reprendre les habitudes, s’accommoder du détricotage républicain qui transforme le pays en une collection de ghettos depuis trente ans ? Telle est la question post 11 janvier qui se pose au pays tout entier.
L’ampleur de la mobilisation populaire qui s’est produite ce jour-là, dans la foulée des attentats terroristes qui ont décimé Charlie Hebdo et causé la mort de 17 personnes débouche sur deux interprétations différentes. La première, optimiste, met en exergue le nombre inédit de manifestants, près de 4 millions, insiste sur la capacité de réaction d’un peuple décrit ces derniers temps comme apathique, vante la communion nationale, d’autant plus impressionnante et mystérieuse qu’elle était silencieuse, autour de cet esprit français si particulier qui fonde la devise de la République : liberté, égalité, fraternité.
La seconde, pessimiste, insiste sur le caractère relativement uniforme des manifestants, « une population plutôt aisée, insérée et de gauche, avec une surreprésentation de personnes âgées de 50 ans et plus », ainsi que le note Jean-Daniel Lévy, directeur du département politique et opinion d’Harris Interactive. « Toute la société n’était pas dans la rue et je ne parle pas seulement de la communauté maghrébine mais aussi des quartiers populaires », renchérit Martine Aubry, l’édile de Lille. Ces constats font ressurgir le spectre des deux France, l’une bien insérée, l’autre décrochée. Elles font dire au sociologue Michel Wieviorka qu’on a peut-être assisté le 11 janvier à une « illusion groupale » (interview au Journal du Dimanche le 18 janvier). Au lieu du réarmement républicain, l’ultime encensement d’un idéal moribond.
Système représentatif relégitimé
Les deux analyses se complètent sans se contredire totalement. Mises côte à côte, elles atténuent l’effet de souffle du 11 janvier sans l’annihiler. Car le fait est qu’un élan populaire s’est produit et que ce mouvement a contribué à relégitimer un système représentatif en grand danger : l’exécutif, particulièrement habile à gérer en mots, gestes, images et symboles ce moment d’effroi et de sursaut national, a retrouvé une indéniable capacité d’entraînement.
François Hollande qui avait pris la tête du cortège, gagne 21 points dans l’enquête IFOP Fiducial pour Paris Match et Sud radio publiée le 19 janvier. Manuel Valls, qui était au second rang, grimpe de 17 points. Le couple exécutif est réarmé. Il n’est pas le seul. Les formations politiques qui se sont reconnues dans le mouvement ont gagné en essence républicaine par contraste avec le Front national qui a délibérément choisi de se placer en dehors. Enfin les députés qui ont entonné La Marseillaise dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale mardi 13 janvier avant de donner quitus au discours de Manuel Valls se sont aussi donné les moyens de s’approprier l’esprit du 11 janvier.
Une chance inespérée dans une situation quasi désespérée : selon le dernier baromètre de la confiance politique publié par le Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipolf), 73 % des personnes interrogées ne sont pas satisfaites du fonctionnement de la démocratie et 9 % seulement disent faire confiance aux partis politiques.
Le discours de Manuel Valls n’était pas seulement un appel à l’union face au terrorisme. Il mettait des mots précis sur les maux qui sapent depuis des années le contrat républicain : la montée du communautarisme, la résurgence de l’antisémitisme, « les insuffisances et les échecs de trente ans de politique d’intégration », les « ghettos urbains où l’Etat n’est plus présent », « la frontière trop souvent ténue qui fait que l’on peut basculer dans nos quartiers, de l’islam tolérant vers l’islamisme, et pire, la tentation du djihad et du passage à l’acte ». Cette énumération très précise était une façon de déposer entre les mains de la représentation nationale la liste des problèmes à résoudre. A charge pour elle de s’en saisir ou non.
Les plus blasés diront que ce n’est pas la première fois que la chape se soulève. En 2002, année de la qualification de Jean-Marie Le Pen au second tour de la présidentielle, en 2005 année du rejet du traité constitutionnel européen et de la crise des banlieues, les élus avaient évoqué avec la même inquiétude et la même émotion les « territoires perdus de la République », titre d’un ouvrage paru il y a déjà treize ans (ouvrage collectif sous la direction d’Emmanuel Brenner, édition Mille et une nuits). Puis le soufflet était retombé, chacun était retourné dans sa case. Michel Wieviorka craint la répétition du même scénario. Passée la manifestation du 11 janvier, il ne voit pas « la société civile » frémir. Il ne discerne pas en France de « façons inédites de penser et de faire de la politique ».
Sur la sécurité pourtant, le gouvernement avance, porté par l’unité nationale qui a survécu au-delà du 11 janvier parce que les Français ont peur. Certes, les divergences demeurent mais elles sont surmontées dans le cadre d’un dialogue républicain d’autant plus remarquable que le sujet a été naguère prétexte à de violentes polémiques entre la droite et la gauche et à l’intérieur de la gauche. Sur l’éducation, la laïcité, la politique de la ville, l’emploi, marqués par le lourd échec des gouvernements successifs, la montée du Front national passé en treize ans de 16 % à 30 % des intentions de votes est une puissante incitation à refonder l’action publique.
Si le tripartisme est devenu la réalité politique de la France, si un « apartheid territorial, social ethnique » gangrène la République comme l’a dit le premier ministre mardi 20 janvier lors de ses vœux à la presse, alors les républicains n’ont plus beaucoup de temps. Ils ont intérêt à réagir. Et vite.
Le Monde.fr | 22.01.2015| Par Françoise Fressoz éditorialiste

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Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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