Résistance Inventerre

Aux États-Unis, les montagnes des Appalaches décapitées par les marchands de charbon

Le Monde Diplomatiquepar Maxime Robin, février 2015  (Extraits)
Aux États-Unis, une source d’énergie qui ravage la nature mais fournit des emplois
Malgré le boom du pétrole et du gaz de schiste, le charbon demeure la principale source d’énergie aux États-Unis. Pour en accroître la production, les compagnies minières privilégient désormais l’exploitation à ciel ouvert en arasant les sommets à l’explosif. Ce procédé, très utilisé dans les Appalaches, a des conséquences environnementales désastreuses.
Les Monts Appalaches (Appalachian Mountains) sont un système de montagnes de l’Amérique du Nord (Est des Etats-Unis), parallèle à l’Atlantique. On peut faire commencer ces montagnes au promontoire de Gaspe et au fleuve Saint-Laurent; elles auraient alors jusqu’aux dernières collines qui ondulent la plaine de l’Alabama, par le 33e parallèle environ, une longueur de plus de 2000 km et d’une largeur moyenne de 200 km.
Carte des Appalaches.
L’après-midi du 5 avril 2010, une puissante boule de feu se propage dans les galeries de l’Upper Big Branch, une mine de charbon de la Coal River Valley, en Virginie-Occidentale. Des dizaines d’hommes sont pris au piège. Tandis que les camions-satellites de Cable News Network (CNN) sont dépêchés, le président Barack Obama intervient à la télévision. Cette vallée encaissée, jalonnée de villages quasi fantômes, où l’eau du robinet a l’odeur du diesel, devient le cœur du cyclone médiatique américain. Le macabre suspense prend fin au bout de quelques jours : le bilan définitif s’établit à vingt-neuf morts.
Deux stèles ont été construites à la mémoire des disparus. L’une, taillée dans le granit, représente vingt-neuf silhouettes se donnant l’accolade. Financée par l’industrie, elle est dédiée à « tous les mineurs blessés, malades, ou morts au travail ». L’autre mémorial, moins ostentatoire, est visible sur le lieu même du drame : vingt-neuf casques et autant de couronnes de fleurs. Sur le sol, un message tracé à la craie par un habitant, comme un cri : « Dieu bénisse le charbon. »
« Une bombe atomique par semaine »
Aujourd’hui, l’extraction en sous-sol est en fort déclin. Elle est supplantée par le mountaintop removal (MTR), une exploitation à ciel ouvert où l’on arase les sommets à l’explosif pour extraire le minerai. Ce procédé s’est considérablement développé au tournant du siècle. Plus productif et beaucoup moins gourmand en main d’œuvre, il correspond au stade ultime de la mécanisation de l’industrie minière. Les progrès en ingénierie ont permis au MTR d’atteindre une échelle gigantesque avec un impact environnemental démesuré. La puissance combinée des explosions en Virgine-Occidentale et dans le Kentucky équivaut aujourd’hui à « une bombe atomique de Hiroshima par semaine« , murmure sur les bancs du tribunal M. Vernon Haltom, président du Coal River Mountain Watch, une association qui milite pour le fin de cette pratique. Aux écoliers, M Haltom parle de « quatre missiles Tomahawk par jour« , parce qu’ils ne connaissent pas Hiroshima. Légal aux États-Unis, le MTR est responsable de la disparition d’au moins ciq cents sommets et trois mille kilomètres de torrents en Virgine-Occidentale et dans le Kentucky.
Mont Kayford, Virginie-Occidentale, États-Unis
Pour reverdir l’environnement, les compagnies épandent un mélange de graines de sapin, d’engrais et de colorant vert. L’industrie entend dynamiser l’économie locale et transformant ces vastes aplats en terrains de golf, comme dans le comté de Mingo; il y a même un projet de prison fédérale dans le Kentucky Mais les exemples de reconversion se comptent sur les doigts d’une main et ne créent pas d’emplois.

Après une explosion, un nuage poudreux se répand dans la vallée. Des nanoparticules de silice, respirées par les humains et les animaux. Les jours d’été, une pellicule se dépose sue les carrosseries et les jeux pour enfants, comme après une tempête de sable. L’eau des puits est teintée. Les habitants développent des céphalées, des lésions cutanées. Les dents des enfants sont prématurément cariées. Des études de longue durée de l’université de Virginie-Occidentale établissent que les taux de cancers et de malformations infantiles augmentent de moitié par rapport au taux moyen dans les zones proches des exploitations.
Les Américains raillent souvent le faible niveau d’éducation et l’accent des habitant des Appalaches, doublement marqués par la ruralité et la pauvreté. Bien qu’en déclin, le charbon constitue toutefois la première source de production d’électricité du pays. Et dans ces régions, remettre en cause le développement de l’exploitation du minerai constitue un suicide politique. Cependant, un projet de loi a pu être rédigé pour bannir le MTR dans tous les États-Unis. « Cette loi a déjà le soutien de quarante-sept sénateurs à Washington« , souligne, optimiste, M. Haltom. M. Walk, qui a grandi dans la Coal Valley, est plutôt désenchanté. « Quarante-sept, c’est bien trop peu. Démocrates, républicains, ce n’est qu’un pin’s sur une veste. Trop d’hommes politiques sont payés par l’industrie. Ils détournent les yeux. »