La pénurie, maladie chronique des pharmacies

Le Canard Enchaîné du 4 février 2015 – Isabelle Barré
Les ruptures de stock de médicaments, parfois vitaux, virent à l’épidémie. Une loi s’attaque au problème, mais elle ne fera pas de miracle, préviennent les labos…
Un malade atteint d’un cancer de la vessie a lancé ce cri d’alarme, le 14 janvier dans « Le Parisien » : sont médicament, l’ImmuCyst, est introuvable. Et la pénurie dure… depuis 2012 ! Le fabricant, Sanofi, a fermé son unique site de production*, à Toronto, pour d’obscurs problèmes de « moisissures » observées dans l’usine, et le labo n’a toujours pas relancé la production ailleurs. Résultat : les maigres stocks encore disponibles sont contingentés et réservés aux quelques cas les plus graves. Les autres malades n’ont droit qu’à un traitement de rechange, moins efficace, avec le risque de perdre leur vessie. Au secours !
Un cas isolé ? Tout le contraire. Du Caelyx, un anticancéreux, introuvable en 2011, au Levothyrox, un médoc indispensable pour traiter la thyroïde, qui manquait en 2013 : la liste des pénuries, et des scandales qui vont avec, s’allonge chaque année. Le nombre de ruptures de stock a bondi de 44 en 2008 à 324 en 2013, selon l’Agence nationale de sécurité du médicament. Et celle-ci ne parle pas de vulgaires sirops contre la toux. Ce chiffre, explique un porte-parole, inclut seulement « les médicaments vitaux ou ceux pour lesquels il existe une perte de chance pour les patients« . De quoi vous flanquer un ulcère…

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Le gros des grossistes
En 2010, un comité de suivi a été mis en place pour tenter de régler le problème Mais, depuis, tout le monde traîne et se renvoie la balle. « Au départ, c’était haro sur les grossistes », raconte Hélène Pollard, qui représente les associations de patients au sein du comité. Les grossistes ont des obligations de service public : ils doivent assurer les stocks de quinze jours pour 90% des médocs. Mais les 10% restants peuvent inclure des médicaments très coûteux (anticancéreux, immunodépresseurs…), vendus encore plus cher dans des pays comme l’Angleterre. La tentation est grande d’exporter… Une explication de la pénurie ? « En partie seulement, estime un expert. Le gros du problème, ce sont les labos. » Ceux-ci n’ont aucune obligation légale, une fois l’autorisation de mise sur le marché délivrée, de mettre à disposition le médicament. « Mais nous avons une responsabilité morale« , assure le représentant du labo GSK. On voit le résultat…
Les labos n’en font pas un mystère : tout ça, c’est la faute à la mondialisation. L’industrie chimique, qui fabriquait les les matières premières pour l’industrie pharmaceutique, n’existe plus en France. Tout, ou presque, est produit en Chine ou en Inde. Idem pour l’assemblage : les labos ont délocalisé leurs usines à tour de bras. En mai dernier, le Leem, le lobby de l’industrie pharmaceutique, a publié une enquête qui sonnait plus comme un aveu que comme une excuse. Selon cette étude, 16% des ruptures sont dues à un problème d’approvisionnement en matières premières, 33% à des difficultés de production (problèmes techniques de qualité…) et 28% à « une insuffisance de capacités industrielles). Bref, les labos produisent à flux tendu dans les pays à bas coût où la qualité ne suit pas toujours. La rentabilité, c’est la santé !

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  L’État dans le coma
5tnaEn 2013, l’unique traitement efficace contre la syphilis s’est retrouvé en rupture de stock : Sanofi était à court d’excipient pour produire l’Extencilline. Et le labo ne s’est pas franchement mis en quatre pour trouver un nouveau fournisseur. Il a finalement abandonné la production de ce médoc, qui, à 4 euros le flacon, ne lui rapportait pas grand chose. Beaucoup moins intéressant que son nouveau traitement contre l’hépatite C, à 41 000 euros… Et les autorités sanitaires contemplent ces arrêts et ruptures de commercialisation avec une confondante passivité. Elles disposent pourtant de moyens de pression face aux labos : elles peuvent, par exemple, menacer d’accorder un prix moins intéressant aux prochains produits vedettes ou dérembourser certaines potions moins indispensables.   
Insécurité nationale
En 2012, un décret a mieux organisé les mécanismes d’alerte pour permettre aux autorités sanitaires de réagir face à une pénurie : elles peuvent réserver tel médicament à telle indication, chercher un traitement alternatif, etc… La prochaine loi de santé, sans cesse reportée, prévoit de nouvelles mesures. Une liste de « médicaments d’intérêt thérapeutique majeur » sera établie… par les labos eux-mêmes, sur des critères définis par décret. Les grossistes devront avoir satisfait la demande avant d’exporter ces produits indispensables.  Et les fabricants devront établir des « plans de gestion de la pénurie » : stocks d’urgence, deuxième site de fabrication… mais libre à eux d’établir le plan qui leur conviendra. La loi n’imposera pas, par exemple, qu’ils disposent d’un deuxième site.
L’ordre des pharmaciens se « réjouit » de ces mesures. Signe qu’elles ne sont pas si féroces. Les labos, eux, préparent déjà le terrain sur le thème : on ne pourra pas grand-chose. « Tous les experts s’accordent à penser que ce problème  de pénurie va prendre de l’ampleur, prévient un responsable du Leem. Celui qui prétendrait résoudre le problème avec un dispositif législatif serait bien présomptueux. » On ne fait pas plus déterminé…
Un temps évoqué par Montebourg, la relocalisation d’usines en France n’a jamais été sérieusement étudiée. « Dépendre de la Chine et de l’Inde pour des téléviseurs ou des chaussettes, ce n’est pas grave, mais, pour des médicaments qui sauvent des vies, c’est autre chose. On pourrait très bien imaginer que les médicaments, comme les armes, relèvent de la défense nationale. Mais il faudrait des subventions énormes au plan européen, explique une huile du ministère de la Santé. Or, ce n’est pas du tout en vogue. A Bruxelles, c’est la vision anglo-saxonne qui domine, avec l’idée que le médicament est une marchandise comme les autres. »

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1029512_1423123779_marches3* Sanofi progresse de 1,6% après ses résultats du jour et signe la seule hausse au sein du Cac 40. Le laboratoire a ravi à Total le titre de première capitalisation de l’indice phare.  (Les Echos – 5/02/2015)  Les actionnaires peuvent se réjouir…
 A quand la réhabilitation et le retour du diplôme d’herboriste… en France, pour pallier la pénurie ? Cela irait pourtant dans le sens de l’intérêt général et pour retrouver une « indépendance sanitaire » bradée par les lobbys européens. (werdna)

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
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