L’Alliance atlantique à l’épreuve de Poutine

Le Monde.fr | 05.02.2015
Les lourdeurs du mode de fonctionnement multilatéral de l’OTAN et de l’Union européenne handicapent les occidentaux
La démocratie est une affaire complexe. Et dès qu’il s’agit de coalitions internationales, comme l’OTAN ou l’Union européenne, elle est aussi très bureaucratique : c’est le domaine des commissions et des groupes de travail, des sommets et des consensus, des conflits et des compromis. La démocratie internationale n’est pas taillée pour une action rapide et efficace. Dans les régimes autoritaires, les choses sont différentes.
Second souffle
C’est l’une des raisons pour lesquelles l’affrontement entre Poutine et l’UE en Ukraine est à ce point unilatéral  : quand l’un agit, l’autre peine à réagir  ; et le premier garde une longueur d’avance – à court terme en tout cas.
En mars 2014, le Kremlin arrachait un morceau de l’Ukraine. Six mois plus tard, un sommet de l’OTAN au Pays de Galles proposait des idées pour assurer la sécurité aux marches orientales de l’Europe. Depuis plus de deux décennies, le doute rongeait l’alliance : la guerre froide étant gagnée, quel but poursuivre ? Poutine a donné un second souffle aux stratèges militaires de Mons et aux bureaucrates bruxellois, et renouvelé la raison d’être de l’OTAN : faire face à la Russie et la contenir.
Au sommet, il a été décidé de préparer l’intervention rapide, en Pologne et dans les pays baltes, d’un « fer de lance » militaire, force équivalant à une brigade, soit plus de 5 000 hommes. Ainsi, aux premiers signes inquiétants, les forces spéciales seraient déployées en quelques heures, le gros des troupes en quelques jours.
Cela, c’était en septembre 2014. Depuis, le plan s’est empêtré dans d’interminables discussions : qui fait quoi, quand et où ? Qui finance ? Qui fournit les troupes ? Les Américains intensifieront-ils leurs efforts pour soulager les Européens ? Qui assurera le commandement ? Pour tenter de donner corps au projet, les ministres des affaires étrangères des pays membres de l’OTAN se sont réunis à Bruxelles en décembre. Fin janvier, les ambassadeurs européens se sont plaint de la lenteur des progrès. Réunis à Bruxelles jeudi 5 février, les ministres de la défense de l’alliance devraient accélérer le processus et s’accorder sur la taille et la configuration exactes de la force militaire – ainsi que sur la répartition du financement.
Mais la détermination affichée au Pays de Galles montre des signes d’essoufflement. A Washington, Victoria Nuland, la responsable du département d’Etat pour l’Europe, s’impatiente. « Tous les alliés de l’OTAN doivent continuer à participer à la mission de réassurance terrestre, maritime et aérienne sur la totalité de la ligne de front orientale de l’OTAN, a­-t-­elle déclaré récemment. Tous doivent contribuer à la nouvelle force “fer de lance” de l’OTAN qui nous permettra de déployer rapidement des troupes sur les points de conflit, et nous devons établir dès que possible des centres de commandement et de contrôle dans chacun des six pays de la ligne de front. Tous les alliés doivent contribuer autant qu’ils le peuvent [et respecter les promesses de financement qu’ils ont prises lors du sommet au Pays de Galles] ;­ certains gouvernements commencent déjà à revenir sur leurs engagements. »
Machine à manipuler
Un haut responsable de l’OTAN a admis cette semaine que le « fer de lance » ne sera opérationnel qu’en 2016 au plus tôt. C’est loin, alors qu’une guerre a lieu sur le front oriental. Il y a treize ans, jetant aux oubliettes l’affrontement Est-Ouest, l’alliance avait remisé la gamme complexe de plans qui, pendant la guerre froide, l’avait maintenue en état de préparation en Europe. Il serait difficile de les réactiver. L’infrastructure technique et logistique s’est dégradée  : transporter rapidement des chars et de l’équipement lourd du centre de l’Europe jusqu’aux frontières russes de la Baltique est désormais problématique car les rails des voies ferrées allemandes n’ont pas l’écartement requis.
Par ailleurs, l’Occident semble surpris par le fait que les Russes mènent une « guerre hybride » à laquelle il va falloir nous habituer. Milosevic s’était déjà livré à ces pratiques en Serbie dans les années 1990. Le KGB les a employées pendant des décennies. Et, souligne le même haut responsable de l’OTAN, « le Komintern faisait déjà ça dans les années 1920 ».
Prenez la guerre de propagande. Poutine n’a pas lancé du jour au lendemain sa machine à manipuler. Dans les mois suivant son élection à la présidence, en mars 2000, il s’est employé à supprimer les stations de télévision russes indépendantes. Il dépense aujourd’hui des centaines de millions pour produire des émissions de divertissement à la Berlusconi, truffées d’une féroce propagande anti­-occidentale et anti-ukrainienne.
La riposte ? De longues délibérations sur les « communications stratégiques ». L’OTAN a créé une unité spéciale chargée de définir une riposte. La coordinatrice de la politique étrangère de l’UE, Federica Mogherini, est chargée de trouver les moyens de contrer la propagande russe.
« Nous avons affaire à des mensonges et à une déformation systématique des faits. La propagande est moralement répréhensible et rarement efficace », lâche un responsable letton impliqué dans des projets médiatiques que son pays met aussi en place. Pourtant la télévision poutinienne, comme Fox TV, est efficace. L’Occident ne sait comment contrer ce que Victoria Nuland qualifie de « nouvelle et abjecte campagne de propagande financée par l’étranger se déversant sur nos ondes et dans nos espaces publics ». « Chacun s’accorde à dire qu’il faut faire quelque chose, note le responsable letton. Mais quoi ? »
Ian Traynor (The Guardian) 

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A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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