neuf-quinze – Un mois déjà.

 neuf-quinze@arretsurimages.eu 06/02/2015

En vrac

09h15Presque un mois. Un mois demain. Un mois déjà. La vie reprend. On fait semblant. On s’intéresse. Service civique, patron de la PJ débarqué, Dodo la saumure, dernière chance pour l’Ukraine. On fait semblant de déblayer nos gravats intimes, de ranger, de hiérarchiser, le très important, l’important, l’accessoire, de structurer les suites. On lit que Juncker a déclaré : « il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens ». Non. Pas croyable. Il a vraiment dit ça ? Il faudrait peu de choses pour qu’on soit prêt à sauter sur cet aveu, à triompher Bas les masques, à courir à la rescousse des Grecs humiliés, comme avant, joyeusement.
On cherche des paroles qui nous expriment. Par exemple, on aime bien quand Hollande dit : « la France a changé, et elle ne le sait pas encore ». On aime bien ce côté mystérieux, boule de cristal, bébé druide sous les lambris. On aime bien cette idée qu’on ne sait pas encore comment l’Esprit du 11 janvier nous habite. Parce qu’elle suppose, cette idée, qu’il y a quelque chose à savoir, et qu’on le saura forcément un jour. C’est rassurant.
On prend des résolutions. On va regarder les vidéos de l’Etat Islamique, on va les regarder en face, oui toutes, donner des outils pour les regarder à ceux qui les reçoivent, on va trouver un moyen intelligent de traiter le complotisme, on va retrouver les gestes du boulot, à la rescousse Voltaire. On reconfigure, on réinitialise, on reformate. On écrit à côté, beaucoup, on ne peut pas s’empêcher, on ne peut plus s’arrêter, pour essayer de re-choper le tagada tagada, comme disait Cavanna (si vous voulez comprendre, c’est là (1)). Le tagada d’après, parce que le tagada d’avant est cassé, pour toujours.
Alors on se plante devant la video ultime (2), celle qui passe toutes les limites. Jusqu’au bout. En soldat. On cherche les mots, les failles, le passage pour le raisonnement, pour la distanciation, pour l’ironie, une seule faille, une fissure, un trou de souris, n’importe quoi. Mais c’est le mur. La falaise.
La vérité, c’est qu’on est en vrac. On ne sait plus. On dit oui, on dit non. Il suffit qu’un voisin, un collègue d’air du temps, sorte le nez, expose son vrac à lui, pour qu’on soit ramené illico à sa condition d’en vrac. Johann Sfar, par exemple, qui commence la publication de ses carnets dans le Huffington Post (3). Il raconte son 11 Septembre, son 7 janvier, et puis, pour expliquer sa venue au Huffington Post, il dit simplement ça : « J’ai besoin d’amis. J’ai besoin de faire partie d’un journal. J’ai besoin qu’on m’envoie au contact du monde » . Oui. Voilà. C’est exactement ça. Dans mes bras, camarade. C’est quand même plus sympa de se réveiller avec Sfar qu’avec des vidéos, comme les autres matins. Dans mes bras, tous les vrac du monde. On va bien finir par trouver quelque chose.
 (1)http://www.arretsurimages.net/emissions/2015-02-05/Le-film-dit-mieux-la-verite-sur-Clearstream-que-les-medias-de-l-epoque-id7454
(2)http://www.arretsurimages.net/articles/2015-02-05/Fox-News-heberge-la-video-de-l-execution-d-un-pilote-jordanien-id7455
(3) http://www.huffingtonpost.fr/joann-sfar/carnets-dessins-si-dieu-existe_b_6602154.html
Daniel Schneidermann

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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