Contre le marché du travail, « le salaire à vie »

L’âge de faire – N°94 février 2015 – Nicolas Bérard

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Toucher un revenu tout au long de sa vie, sans aucune condition, avec ou sans emploi salarié. Telle est la proposition de certains économistes, qui expliquent non seulement que c’est possible, mais détaillent aussi tous les bénéfices que retirerait la société d’un tel fonctionnement.
En acceptant l’idée que tout travail mérite salaire, encore faut-il définir ce qu’est un « travail ». Ce terme, en effet, est généralement associé à la notion d’emploi salarié. Ainsi, en France, « les enfants ne travaillent pas« . On peut s’en réjouir, mais aussi trouver cette affirmation très injuste : en une bonne dizaine d’années, ils auront appris à marcher, à parler, à lire, à écrire, à compter… Il en va de même pour un chômeur œuvrant bénévolement au sein d’une ou plusieurs associations, ou une personne au foyer élevant ses enfants et/ou s’occupant de ses parents grabataires : pour les statisticiens, et aux yeux de la société, il ne « travaille » pas. Les jeunes, les chômeurs,ne cherchant pas « activement » un emploi et les retraités forment-ils vraiment, comme les définissent les textes de l’Insee, une « population inactive » ?   
pas-de-cotéDes militants pensent l’inverse, et défendent l’idée d’un « revenu inconditionnel de base« , que d’autres appelleront « salaire inconditionnel« , « revenu minimum d’existence » ou encore ‘dotation inconditionnelle d’autonomie« . Chacune de ces appellations revêt ses nuances, mais toutes possèdent un socle commun : que chaque citoyen touche un revenu minimum, tout au long de sa vie, sans aucune condition, lui permettant de subvenir à ses besoins de première nécessité. Libre à chacun, ensuite, d’améliorer son confort de vie en un ajoutant un revenu salarié… ou pas. « L’idée, c’est de reconnaître que l’utilité sociale déborde largement le cadre de l’emploi (1), explique Baptiste Mylondo, enseignant économique et auteur de Précis d’utopie réaliste, un revenu pour tous (2).
Les activités choisies à la place du travail subi
arton6352-e9830Utopique ? Pas du tout, répondent des organisations et des économistes de renom. Parmi ces derniers, il convient de citer Bernard Maris, ce qui nous permettra de rendre hommage à cet « économiste iconoclaste » tué le 7 janvier dans les locaux de Charlie Hebdo. Le 27 décembre 2013, il rappelait dans sa chronique que « dans une société où les machines remplacent de plus en plus fréquemment les hommes (…), le RME (revenu minimum d’existence) se justifie [notamment] par le fait qu’un volume croissant de richesse est produit par un volume décroisant de travail« . Les partisans d’un tel revenu minimum tablent dans les même temps, pour le financer, sur l’instauration d’un revenu maximum, ou, tout au moins, sur une répartition beaucoup plus juste des richesses.
Une dotation inconditionnelle pourrait engendrer un véritable bouleversement du système, actuellement entièrement tourné vers l’emploi et la croissance, obligeant certains citoyens à accepter des emplois mal rémunérés, destructeurs de l’environnement, et en contradiction avec leurs convictions… Les auteurs du Manifeste pour une dotation inconditionnelle d’autonomie (3) expliquent qu' »avec cette dotation, nous cesserons de dépendre pour notre intégration économique et sociale du statut lié au travail salarié. C’est permettre  à d’autres moyens d’expression individuels ou collectifs de se libérer. C’est aller vers une société d’activités choisies et librement négociées plutôt que le travail subi, ce qui favorise l’émergence d’un « tiers secteur » (activités associatives, familiales, politiques, culturelles, c’est à dire des activités « hors marchandes », ou encore la valorisation des tâches domestiques. »  
En outre, cela permettrait un rééquilibrage des salaires : les emplois qui sont considérés comme « pénibles« , peu intéressants et peu valorisants sont à l’heure actuelle souvent les moins rémunérés. Délivrés de l’absolue nécessité du salariat, les citoyens ne les accepteraient qu’à condition d’une revalorisation des rétributions correspondant à ces tâches. Ils pourraient aussi se tourner plus facilement vers des temps partiels et donc vers le partage du temps de travail. 
130930-smic-retraite-faujourIl convient néanmoins de signaler que, même dans le monde altermondialiste, tout le monde ne milite pas pour l’instauration de ce revenu inconditionnel. Certains, comme les Économistes atterrés, lui préfèrent une diminution du temps de travail et un « droit à l’emploi », permettant à chacun de s’émanciper à travers une activité salariée. L’une des finalités, néanmoins, est la même : permettre aux citoyens de ne plus subir le chantage à l’emploi les obligeant à accepter n’importe quelle tâche à n’importe quel prix. Reste que les effets d’un revenu inconditionnel ont de quoi faire rêver… Donnons la conclusion à Bernard Maris : « Le revenu minimum d’existence dissocie le travail et le revenu, et, en ce sens, il peut être le virus qui va détruire la société capitaliste. »
Contre le marché du travail, le « salaire à vie » De son côté, l’économiste et sociologue Bernard Friot défend l’idée d’un « salaire à vie » qui dépendrait de la qualification de chacun et non pas de son poste de travail, comme c’est déjà le cas dans la fonction publique. Le salaire de chacun serait versé par des caisses auxquelles l’ensemble des entreprises cotiseraient, ce qui « libérerait les chef d’entreprise de leur fonction d’employeur… ».   
(1) Lors d’une émission Arrêt sur images (www.arretsurimages.net)
(2) Disponible gratuitement sur Internet en format PDF
(3) Manifeste pour une dotation inconditionnelle d’autonomie (DIA), de Vincent Liegey, Stéphane Madeleine, Christophe Ondey et Anne-Isabelle Veillot, les éditions Utopia, 150 pages 7 euros

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