La lutte contre la déflation menée par les banques centrales est pire que le mal : « Les pauvres en prennent plein la gueule à cause des taux zéro »

Le Point – 21/01/2015 Marc Vignaud
Pour l’économiste Charles Gave, les politiques exceptionnelles menées par les banques centrales depuis le début de la crise sont pires que le mal.
Mario Draghi s'apprête à procéder au rachat de la dette publique par la BCE.
Mario Draghi (un ancien dirigeant de la puissante banque américaine Goldman Sachs) préside au destin des finances européennes… Il s’apprête à procéder au rachat de la dette publique par la BCE. © Arne Dedert/dpa/AFP
La BCE  annonce des achats de dette publique de la zone euro pour lutter contre la déflation en zone euro. Charles Gave, libéral convaincu* et président de la société de services financiers Gavekal Research, basée à Hong Kong, accuse les mesures exceptionnelles prises par les banques centrales depuis le début de la crise d’augmenter l’instabilité du système financier et de creuser les inégalités. Interview.
Le Point.fr : Pourquoi êtes-vous opposé au rachat de dette publique par la BCE alors que la mesure est présentée comme indispensable pour sortir de la déflation par la plupart des analystes de marché ?
Charles Gave : Il faut d’abord se demander pourquoi une partie de la zone euro est en déflation ! C’est parce que l’euro est une construction imbécile. Il n’est pas possible de maintenir des taux de change fixes entre des pays qui ont des productivités différentes. Sinon, celui qui a la productivité la plus forte mange les autres. C’est ce qui s’est passé depuis le début des années 2000. En base 100 en 2000, la production industrielle allemande est aujourd’hui à 120, la française est à 85, l’italienne à 75. De 1960 à 2000, la production industrielle de ces trois pays était pourtant exactement la même. Après avoir foutu en l’air notre appareil industriel, l’Allemagne est en train de demander qu’on réduise notre protection sociale. C’est ce qui s’appelle une dévaluation intérieure pour faire baisser les prix : ce que l’Espagne a commencé à faire. Cela appauvrit de manière épouvantable toutes les petites gens. L’euro est une fantastique machine à créer des divergences. Dans un livre que j’ai publié il y a une dizaine d’années, Des Lions menés par des ânes, je disais que l’euro allait créer trop d’usines en Allemagne, trop de fonctionnaires en France et trop d’immeubles en Espagne. Cela a mis 10-12 ans à se produire, mais cela s’est produit.
La BCE ne peut-elle pas contribuer à relancer la machine dans les pays du Sud en rachetant des actifs, comme de la dette publique ?
Si les profits des entreprises baissent de 2 ou 3 % par an, elles n’ont que faire d’emprunter pour augmenter leur production. Que les taux d’intérêt soient à 0,3, ou 5 %, cela ne change strictement rien. Dans le contexte actuel, cela ne sert à rien d’investir. Quiconque a un peu d’argent en Europe préférera d’ailleurs construire son usine en Allemagne, là où le coût du travail, du capital, et le poids de la réglementation sont moins élevés, et non en France, en Italie ou en Espagne.
On comprend que l’action de la BCE pourrait être, à vos yeux, inefficace. Mais pourquoi êtes-vous si opposé aux taux d‘intérêt à zéro ?
Les systèmes d’assurance et de retraite ont besoin de vrais taux pour pouvoir remplir leurs objectifs. Avec des taux à zéro, voire négatifs, les retraites complémentaires comme l’Agirc et l’Arrco seront en faillite d’ici deux-trois ans, car une grosse partie de leur revenu vient de leurs placements obligataires ! En d’autres termes, la BCE est en train de subventionner la consommation actuelle avec la retraite du futur. C’est un jeu à somme nulle. Cela fait trois ans que l’on nous promet le nirvana. Cela a simplement eu pour effet de faire monter les marchés obligataires des pays périphériques de la zone euro comme le Portugal, l’Espagne, l’Italie et même la France à des niveaux qui ne sont justifiés en rien par les fondamentaux économiques de ces pays. On a bien vu avec la Suisse la semaine dernière que lorsque la banque centrale crée des faux taux, ça revient vite comme un élastique à la figure. Et ça fait mal !
Autrement dit, vous craignez un krach obligataire quand les banques centrales remonteront leurs taux d‘intérêt…
Cela se produira dès qu’il se passera quelque chose qui fera réaliser aux gérants du monde entier que tous les prix sont faussés. On est en train d’accroître la fragilité du système financier en accroissant les possibilités d’effets de levier (opérations financées par l’endettement, NDLR) qui peuvent mettre en danger des banques, des opérateurs financiers, etc.
Malgré les risques, la politique de taux zéro, puis de rachats massifs d‘actifs, a pourtant plutôt bien fonctionné aux États-Unis, de l‘avis de nombreux observateurs…
Le taux de participation au marché du travail aux États-Unis est à un plus bas historique. Le taux de chômage affiché de 5,4 % est une création statistique. Si on rapporte le nombre de personnes au chômage au nombre de personnes sur le marché du travail il y a dix ans, ce taux serait à 10 %. 50 % de la population reçoit des allocations du gouvernement et un bon tiers des bons alimentaires… Si la hausse des actifs déclenchée par les taux zéro a fait la fortune des gens riches, elle a appauvri la majorité du pays.
Il faut bien voir que les taux zéro reviennent à prélever un impôt sur les pauvres au profit des plus riches. Aux États-Unis, les dépôts bancaires, détenus en particulier par des petites gens, sont de 10 000 milliards de dollars. Si les taux étaient à 3 %, il y aurait à peu près 300 milliards de revenus supplémentaires à dépenser par an. C’est autant d’argent qui est retiré de la consommation. Ces 300 milliards sont transférés aux « Goldman Sachs » de ce monde [référence à la banque d’affaire américaine, NDLR] par les profits qu’ils réalisent grâce aux taux à zéro. Du point de vue de la justice sociale, il n’y a rien de plus abominable que des taux nuls.
Vous mettez donc en relation l‘explosion de la richesse des 1 % les plus aisés décrite par l‘Organisation non gouvernementale Oxfam, avec les politiques menées par les banques centrales depuis le début de la crise ?
Oui. Il y a six ans, j’avais publié un article intitulé Le coût élevé de l‘argent gratuit (The high cost of free money) dans lequel j’avertissais que les taux zéro allaient augmenter les inégalités et entraîner une baisse de l’investissement.
Pourquoi ?
Les deux principaux prix dans un système économique, ce sont les taux d’intérêt et le taux de change. Si ces deux prix sont faux parce que manipulés par la banque centrale, le chef d’entreprise sent bien que tous les prix dans l’économie sont faux. Il ne va donc pas se lancer dans une opération d’investissement à 10 ans comme construire une nouvelle usine, car il ne sait pas du tout quels seront les prix à cet horizon (le taux de change du dollar, les taux d’intérêt…). Il préfère donc racheter ses propres actions, puisqu’il devient beaucoup plus rentable d’emprunter de l’argent pour racheter ses propres titres que d’acheter une machine-outil, le prix des actifs. Cela n’augmente pas du tout l’investissement. Du coup, la productivité baisse, les salaires n’augmentent plus et les pauvres gens en prennent plein la gueule.

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