HSBC – « SwissLeaks » : Les coulisses d’une investigation mondiale

LE MONDE | 09.02.2015

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L’impératif de la justice fiscale
« Editorial » C’est à une plongée saisissante dans un univers opaque que vous convie Le Monde aujourd’hui. Données cryptées, secret bancaire, rendez-vous discrets, sociétés offshore : de ce système mis en place par la filiale suisse de la banque britannique HSBC, rien n’aurait dû sortir au grand jour si un informaticien n’avait mis la main sur des listings qui ont accouché d’une liste de 100 000 détenteurs de comptes. Bienvenue au royaume de l’évasion fiscale !
Moins de six mois après les révélations du « LuxLeaks » sur les pratiques fiscales du Luxembourg, voici donc qu’éclate aujourd’hui le « SwissLeaks ». Le premier mettait au jour un vaste système d’évasion organisé au profit des multinationales du monde entier. Le second donne à voir un système de fraude organisé avec la complicité intéressée d’une banque, cette fois au bénéfice de particuliers.
Faire progresser la régulation et la justice fiscale
Ces révélations sont le fruit d’une entreprise journalistique d’une envergure exceptionnelle dont Le Monde a été à l’initiative depuis ces cinq derniers mois : 154 journalistes de 60 grands médias issus de 47 pays ont travaillé ensemble pour expertiser et analyser cette fameuse liste, faire le tri entre les clients dont la démarche était légale et les autres… Soit plus de 100 000 comptes bancaires numérotés appartenant aux plus grandes fortunes planétaires, mais aussi à des réseaux criminels fichés ou surveillés par les polices du monde entier, à examiner à la loupe.
S’agit-il de « maccarthysme fiscal » ? Non, d’une enquête qui donne à voir ce qui était fait pour rester dissimulé, invisible, et dont nous estimons qu’elle contribuera à faire progresser le débat démocratique, la régulation et la justice fiscale. Le Monde ne révèle d’ailleurs pas les 3 000 noms français figurant sur les listes de HSBC.
Nos journalistes les ont passés au tamis, ne retenant qu’une cinquantaine d’entre eux : ceux de personnalités publiques dont les responsabilités ou la notoriété auraient dû les engager à l’exemplarité ou de personnes ayant commis des infractions suffisamment graves pour qu’elles fassent l’objet d’une plainte de l’administration fiscale et d’une procédure judiciaire. Certaines d’entre elles ont d’ailleurs depuis régularisé leur situation. Le dossier HSBC, en France, c’est 5,8 milliards d’euros d’avoirs soustraits au fisc.
Cette photographie d’un système bancaire invitant à l’évasion fiscale remonte à quelques années, les données datant de 2006 et 2007, mais sa révélation aujourd’hui la rend encore plus choquante. Alors que l’Europe peine à redresser la tête après six années de crise financière, que les budgets des Etats sont sous tension, que les classes moyennes subissent une pression fiscale sans précédent, elle montre que certains choisissent de s’exonérer de leur devoir de solidarité, préférant laisser peser la charge de l’impôt sur de plus modestes qu’eux.
Les lanceurs d’alerte, vigies de la démocratie
La façon dont ces données ont été subtilisées par l’informaticien Hervé Falciani, dont les motivations restent aujourd’hui encore incertaines, peut troubler. Mais la justice française, par un arrêt de la Cour de cassation, a elle-même reconnu que les fichiers HSBC pouvaient constituer des éléments de preuve pour établir l’évasion fiscale. Quant à la validité de ces données, un temps contestée par HSBC, le fisc l’a à maintes reprises vérifiée.
Cette affaire met une nouvelle fois en évidence le rôle des lanceurs d’alerte, ces vigies sur lesquelles une société démocratique doit pouvoir s’appuyer dans sa recherche de transparence, d’équité et de justice. Conscient de la vulnérabilité de ces citoyens, Le Monde, en partenariat avec ses confrères belges de La Libre Belgique, du Soir et de la RTBF, s’apprête à lancer Source sûre, un site sécurisé où chacun pourra adresser aux médias des documents confidentiels, à charge pour les journalistes d’en vérifier l’authenticité.
L’affaire HSBC nous rappelle une nouvelle fois que, en matière de confidentialité comme de transparence, les limites sont fragiles et le point d’équilibre difficile à atteindre. Mais il est de notre devoir de le chercher sans cesse.
Par Gilles van Kote

« SwissLeaks » : Les coulisses d’une investigation mondiale

LE MONDE | 09.02.2015

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Le bureau d’une des journalistes qui a enquêté sur le dossier SwissLeaks, dans les locaux de l’ICIJ à Washington, le 22 janvier. Melissa Golden pour « Le Monde »
Ils sont une quarantaine de journalistes venus du monde entier, ce lundi de septembre 2014, à chercher la fameuse salle du conseil, au dernier étage du bâtiment du Monde dans le 13arrondissement de Paris. Certains n’ont été avertis que quelques jours plus tôt. Ils savent que l’affaire est d’importance, mais n’imaginaient pas se trouver en face d’une telle masse d’informations confidentielles.
La réunion dure neuf heures, à peine interrompue par des plateaux-repas. C’est le lancement d’une des plus grandes opérations journalistiques de la décennie, qui allait voir dans les mois suivants 154 journalistes de 47 pays dépouiller plus de 100 000 comptes bancaires.
Le Monde, devant l’ampleur de la tâche, avait rapidement compris qu’il ne pourrait pas traiter seul les documents auxquels il avait eu accès. Ce geste, consistant à en partager l’accès avec le Consortium international de journalistes d’investigation (ICIJ), est emblématique d’une nouvelle façon, disons « 2.0 » pour faire court, de pratiquer l’investigation mondiale. L’ICIJ allait de son côté constituer autour des données HSBC un réseau d’une ampleur inégalée.
Chacun a travaillé à sa manière
L’opération, alors, ne s’appelait pas encore SwissLeaks, mais Voyager, nom de code tiré de la série « Star Trek » comme à chaque fois à l’ICIJ. Ce lundi de septembre, les participants découvrent les trois outils que le consortium a mis au point d’arrache-pied durant l’été : un forum sécurisé d’abord, sorte de Facebook fermé pour échanger les trouvailles, les interrogations, les documents et les plans de publication, une base de données, « black light » pour des recherches par nom, par pays, par source, et enfin une application, « graph », pour visualiser les liens entre ayants droit et holdings et sociétés offshore. Les communications, elles, ne passaient que par des messageries cryptées.
Chacun allait ensuite travailler à sa manière. Au Guardian, quatre journalistes ont couvert de centaines de Post-it les murs d’une salle par catégories : hommes politiques, célébrités, trafiquants de drogue, philanthropes, marchands d’armes, etc. Au Monde, une cellule a aussi été créée, dans une pièce discrète. Restait à fixer le jour et l’heure de publication. Objet d’âpres négociations sur tous les fuseaux horaires de la planète et en fonction d’heures intangibles comme celle de l’émission « 60 minutes » de CBS, tous les dimanches à 19 h 30, heure de New York. Restait surtout à appeler tous les gens cités dans les articles, qu’ils se trouvent à Paris ou à Bamako, dans la fièvre des dernières semaines avant le moment fatidique : dimanche 8 février à 22 heures, heure de Paris.
Une enquête du Monde, en partenariat avec l’ICIJ et 60 Minutes, ABC Color, Abidjan Live News, Aftenposten, Armando.info, Asahi Shimbun, BBC Panorama, CBC/Radio-Canada, CIPER Clarin, Connectas, De Tijd, DR, El Comercio, El Confidencial, El-Watan, Free Arabs, Haaretz (The Marker), ICIJ, Journalism and Media Studies Centre, HKU, IDL-Reporteros, Inkyfada, L’Espresso, L’Hebdo, La Nación, laSexta, Le Matin Dimanche, Le Soir, Le Temps, Maka Angola, MO* Magazine, NDR News, OuestAf News, Plaza Pública, Politiken, Premium Times, SBS TV, Semanario Universidad, Sonntagszeitung, Süddeutsche Zeitung, Sveriges Radio, Ta Nea Tages-Anzeiger, Tempo t’en, The Guardian, The Indian Express, The Irish Times, The Straits Times, The Sunday Times, Trouw Univision, UOL Vedemosti et VOA WDR YLE.
Video les dessous d’une gigantesque fraude fiscale
Par Serge Michel
L’enquête SwissLeaks sur HSBC
« SwissLeaks » : révélations sur un système international de fraude fiscale
« SwissLeaks » : Les 1001 visages des évadés fiscaux
« SwissLeaks » : Qui est Hervé Falciani, le cauchemar de HSBC ?
Our story in English about our main revelations
Retrouvez l’ensemble des articles : lemonde.fr/swiss-leaks

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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