L’air du temps – On lâche rien !

« On est d’accord ou pas … ? mais quel humour … »
LE MONDE | 09.02.2015 | Par Benoît Hopquin
Petits matelas et gros bas de laine
Comparée à l’Allemagne, la France est à la rue. C’est connu, établi, mieux, chiffré, puisque les chiffres ne mentent pas, même s’ils se peuvent tordre à l’occasion. Déprimante comparaison d’une rive à l’autre du Rhin. Là-bas, le lait et le miel. Ici, le rutabaga et la soupe à la grimace. A quand les boat people traversant le fleuve sur des embarcations de fortune et tendant leur béret comme sébile ?
abas-de-laineIl est pourtant tombé ces jours derniers un indicateur flatteur, qui nous situe au sommet de l’Europe, savoir le taux d’épargne des ménages. Le dernier relevé de la Banque de France, paru le 31 janvier, en fait foi : notre pays de vastes prairies, de profondes forêts, d’inaccessibles montagnes est aussi celui des insondables bas de laine. Le Français économise liard après liard. Il met à gauche en moyenne près de 16 % de ce qu’il gagne, à quelques pouillèmes près autant que son colossal voisin et quatre fois plus que ces paniers percés de Britanniques.
Oursins au fond de la poche
aoursinmoursLes gouvernements ont beau lui raboter les taux d’intérêt, les marchands lui faire miroiter en vitrine des soldes à – 70 %, impossible de lui faire cracher ses picaillons, à ce ladre. Il a des oursins au fond de la poche, le Français. Il applique la consigne de Didier Deschamps sur le pré des victoires, en 1998 : « On lâche rien. » Les déclinologues feront valoir que cette paysanne manie de thésauriser est le signe d’un manque de confiance en l’avenir. Ils diront qu’emprunter est acte d’optimisme, consommer l’apanage de l’homme heureux. On leur rétorquera qu’ils ne font rien pour nous rassurer et casser notre tirelire, ces oiseaux de mauvais augure, à nous promettre sans cesse la famine pour demain.
argentmatelas-billet-euro-grece-thumb-200x127-126393La France a donc de la ressource, à pleins matelas, mais chut !, n’en parlez surtout pas. Même le perspicace Bismarck s’était fait avoir, après sa victoire en 1870, quand il avait cru nous saigner à blanc avec son impôt de guerre. Il pensait nous mettre sur la paille, tout juste avait-il entamé notre poire pour la soif. On se souvient ici d’une discussion avec un banquier de terrain, directeur d’une petite succursale dans un département anonyme, dont on dira seulement qu’il a donné dans le siècle nouveau deux présidents de la République. On lui parlait de notre pauvre France à la bourse plate. « Si vous saviez le pognon qui se cache ! », avait seulement répondu, d’un ton énigmatique, ce fin connaisseur de nos âmes et de nos piles de linge.
NapoléonsIl revient également une conversation avec le responsable d’une agence de notation, chargée de mesurer la solvabilité de la France. Il constatait que notre pays avait bien meilleure cote que l’Espagne ou la Grèce auprès de la Phynance mondiale. La raison en était connue, ajoutait-il en aparté : les prêteurs espèrent, en cas de défaut de paiement de l’Etat, se refaire sur la cassette des particuliers. On n’a rien dit parce qu’on est poli, mais on leur souhaite bien du plaisir, aux gabelous de la City ou de Wall Street, pour trouver le magot. Question patriotisme, esprit de sacrifice, la veuve de Carpentras, ce n’est pas exactement Jeanne d’Arc. Il n’est pas né celui qui mettra la main sur ses louis d’or, planqués sous les lattes du parquet. Et encore moins élu !
Le mot juste
300PX-~1La BBC, nous dit un article de notre correspondant à Londres, conteste la dénomination de « terroristes » aux auteurs des attaques des 7, 8 et 9 janvier. La BBC, c’est du sérieux, c’est le poids des mots incarné. Une telle sentence interpelle. De leur histoire, les Français savent mieux que quiconque comment « terroriste », « terrorisme » sont des appellations sujettes à caution. Elles peuvent être galvaudées, chargées de sens, selon l’endroit d’où on regarde, selon l’époque où on les utilise. Selon le nom du vainqueur, surtout. Les occupants allemands et leurs affidés appelaient ainsi les Résistants et ceux qui suivaient, à la BBC justement, l’appel d’un général félon. En 1793, les ultras de la Convention comme Royer se revendiquaient tels. Le sens de ce mot est aussi fluctuant que la liste des organisations terroristes recensées par les Etats-Unis ou l’Union européenne, qui évolue au gré de la diplomatie et des alliances de circonstance.
Alors, dans le doute sémantique, au milieu de cette confusion des esprits, il n’est qu’un recours, qu’un pilier de la sagesse : un bon vieux dico. « Terrorisme : ensemble d’actes de violence (attentats, prises d’otages, etc.) commis par une organisation pour créer un climat d’insécurité, pour exercer un chantage sur un gouvernement, pour satisfaire une haine à l’égard d’une communauté, d’un pays, d’un système », dit le Larousse. « Ensemble des actes de violence, des attentats, des prises d’otages civils qu’une organisation politique commet pour impressionner un pays (le sien ou un autre) », confirme le Robert. Voilà qui ressemble à s’y méprendre à ce que la France à vécu. Sachant qu’un « terroriste » est « une personne qui participe à des actions de terrorisme » (Larousse) ou un « membre d’une organisation politique qui use du terrorisme comme moyen d’action » (le Robert), il semble bien qu’on y soit pile-poil. La BBC a raison d’être prudente mais bien tort d’avoir peur des mots. Il est en revanche un autre terme qui ces temps derniers est beaucoup – trop ? – utilisé.
apologie_socrate-72dpi_web_1Voilà pour le coup un mot-savonnette, délicat à appréhender et affaire d’interprétation. Il est plein de chausse-trapes, de trompe-l’œil, de sous-entendus, derrière son air rond et honnête. Il est l’essence de la liberté d’expression pour les uns, un germe d’intolérance et de dictature pour les autres. Il secoue dans ses bases notre démocratie, en teste la force, comme le fait le terrorisme. Il lui est souvent accolé, d’ailleurs. C’est un mot un peu précieux, inaccessible sans doute aux enfants de 8 ou 10 ans qui ont été convoqués ces derniers temps dans les commissariats pour en répondre. Apologie. Même nos deux gourous, le Larousse et le Robert, ne sont pas exactement d’accord dans leur définition. Ce sera donc aux juges de trancher. Bon courage.

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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