L’échelle démocratique en question

La Décroissance – février 2015 – Philippe Gruca
Ces dernières années, le mouvement dit des « Indignés » a porté la revendication d’une « démocratie réelle », contre le régime oligarchique actuel. Mais une démocratie réelle, cela ne peut se faire sans remise en cause du développement. L’organisation de nos sociétés complexes, démesurées, dépendantes de réseaux techniques mondiaux, implique inévitablement le règne de gestionnaires technocrates. « Les décisions qui engagent fondamentalement l’avenir d’une nation sont aujourd’hui  du domaine technique, écrivait Jacques Ellul dans son livre L’illusion politique (1). Or, ces décisions, innombrables, sont le fruit du travail des techniciens ». Pour avoir prise sur notre devenir, il faut au préalable s’interroger sur la juste échelle, en politique.
Les problèmes actuels, -l’industrialisme ravageur, le réchauffement climatique, le péril atomique – ont ceci de particulier qu’ils sévissent à l’échelle planétaire, et semblent attendre une solution (généralement invoquée sous le nom de « défi ») qui puisse se hisser à leur hauteur. De bonnes intentions convergent de toutes parts vers l’idée d’un « gouvernement mondial » – la seule entité politique qui serait à même de dompter l’activité des États industrialisés, condamnés par leurs contraintes propres à une logique de croissance mortifère. Tout engagement écologique au sein d’un parti politique ne peut trouver de justification sérieuse que dans l’espoir de parvenir à cet échelon final, depuis lequel seulement il serait possible d’imposer des contraintes valables à l’échelle de la planète entière. Mais si l’on pense que ce pari n’a aucune chance d’aboutir – ce qui est mon cas, indépendamment du fait que je ne le crois pas souhaitable non plus – , alors il faut déployer autant d’imagination que possible pour penser le problème différemment.

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Il est généralement admis au sein des mouvements qui rejettent le mode de consommation dominant, que la simplicité volontaire est une démarche individuelle nécessaire, mais qu’elle doit s’articuler avec une démarche politique pour ne pas rester dans l’exemplarité impuissante. Quelle forme politique cet engagement doit-il prendre ? Face aux urgences écologiques et sociales, il faudrait pouvoir suivre l’adage de Jacques Ellul « Penser globalement, agir localement« ; à moins qu’il ne faille aussi faire l’inverse, comme nous y invite Serge Latouche : « Penser localement, agir globalement (2)« . Toute la question est cependant de savoir si nous pouvons véritablement « penser globalement » et « agir globalement« . Car aussi haut que volent nos réflexions, nous pensons toujours depuis notre chair.
A nouveau se pose donc la question de l’échelle – de notre échelle humaine face à l’échelle des problèmes gigantesques qui se présentent désormais à nous. Car nous avons affaire, et avec de plus en plus d’insistance », avec ce que Bertrand Louart appelle le chantage à la démesure : « parce que les problèmes que pose la société industrielle sont démesurés, il faut leur trouver des solutions à la même échelle, ce qui justifierait la fuite en avant dans le développement économique et technologique (3) » – mais également politique. Faut-il combattre la démesure par la démesure ou bien répondre par l’humilité ?
Autonomie politique
597440792L’absurdité du déploiement suicidaire des sociétés actuelles ne peut s’expliquer par quelque pilotage politique rationnel que ce soit; la situation résulte d’entités politiques transcendant toute mesure humaine, dont les « représentants » n’ont pas su, pas voulu ou pas pu contenir la puissance. L’histoire des sociétés prométhéennes dans lesquelles il nous et donné de vivre n’est pas la nôtre; elle est le fait de « forces » qui échappent désormais aux hommes. Que les plus habiles politiciens parviennent à synchroniser leur discours sur les évènements, donnant ainsi le sentiment d’avoir prise sur les choses, ne doit pas nous tromper; ils ne sont que les ventriloques de l’histoire des sociétés grandioses. Le bluff démocratique apparaît au grand jour chaque fois que le système financier mondial – dont la majorité des transactions est gérée automatiquement par des algorithmes qui se concurrencent à l’échelle de la milliseconde – s’emballe comme de lui-même, et où les gouvernants observent, impuissants, les mouvements du gouvernail comme s’il était dirigé par des forces surnaturelles, tandis que des milliards de personnes vacillent au rythme de ses mouvements capricieux. D’où aussi, l’écoute religieuse des « analystes » en temps de crise, parmi lesquels on espère chaque fois trouver l’exorciste qui mettra fin aux mystérieuses convulsions économiques. C’est ce phénomène que Jacques Ellul et Günther Anders ont caractérisé sous l’appellation de « l’autonomie de la technique » : le devenir de « nos » sociétés techniciennes nous échappe.
Sur quoi faut-il reporter notre énergie pour espérer avoir prise sur les choses ? Peut-être pouvons nous tenter d’établir un parallèle avec la manière dont la pensée de la décroissance aborde un autre problème (et qui est en vérité le même) : nous refusons la proposition technicienne selon laquelle ce serait à la technologie de fournir des solutions aux problèmes causés par la technologie elle-même – quand bien même le péril climatique grandissant nous donne terriblement envie de croire en une solution technique miraculeuse. De la même manière, faut-il continuer à confier à des entités politiques transcendantes (les institutions étatiques et supra-étatiques), qui produisent un monde prométhéen et condamnent les humains à l’impuissance, le soin de gérer nos vies et de régler les problèmes qu’elles engendrent ?
Platon et Aristote, comme à leur suite Montesquieu et Rousseau, ont établi que la grande échelle convient parfaitement aux tyrannies, et qu’il existe un seuil (de plusieurs milliers d’habitants) pour l’exercice de la démocratie -un seuil que que les États et les régions que nous connaissons ont très largement franchi. Au-delà de cette mesure, il est aussi tendancieux de continuer à qualifier une communauté politique de « cité » (et ses habitants de « citoyens ») que de parler de « maison » au sujet d’un gratte-ciel.
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(1) réédité par La Table ronde 2004.
(2) Serge Latouche, Jacques Ellul contre le totalitarisme technicien, Le passager clandestin, 2013 p.52
(3) Bertrand Louart, brochure intitulée « Quelques éléments d’une critique de la société industrielle », 2003 p.21

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