Caen Biscuiterie – Une occupation jusqu’au 30 janvier. Les fournées de madeleines de « solidarité », produite épisodiquement durant la lutte, sont chaque fois parties en quelques heures.

 Le Monde.fr | 2702.2015Jeannette

La madeleine de Jeannette, une histoire de cent ans de sursis

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Le 12 décembre 2013, quand la liquidation de la biscuiterie a été prononcée, il ne restait plus que 36 salariés.
Le 23 septembre 1977, Françoise Bacon, s’en souvient comme si c’était hier. « C’est le jour de mon entrée à la Jeannette. Un vendredi. J’étais de l’après-midi, 14 heures-22 heures. La première journée, je n’en pouvais plus tellement c’était dur. » Elle a 15 ans et demi. « Ma mère m’avait prévenue mais je voulais quitter l’école. Mes sœurs y travaillaient déjà. » A la première paie, elle a compté les billets. « A l’époque, c’était en espèces, c’est pas qu’elle était grosse mais j’ai compté et recompté », se souvient Françoise avec une certaine nostalgie. « On ne gagnait peut-être pas lourd, mais on n’avait pas la peur de perdre son boulot»

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C’était il y a trente-sept ans, lorsque la Biscuiterie Jeannette employait 400 personnes sur deux sites dans la banlieue de Caen. Les « Jeannette » étaient les reines de la madeleine, une tonne par jour sortait de leurs fours. Les camions estampillés à leur nom livraient dans tout l’Ouest.
Sa première occupation d’usine

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Le 12 décembre 2013, quand le tribunal a prononcé la liquidation, elles n’étaient plus que 36 salariées. Le résultat d’une longue dégringolade de repreneurs en restructurations, de licenciements en dépôts de bilan qui ont ruiné l’activité de cette entreprise emblématique de la région qui, depuis 1850, a fabriqué d’abord des biscuits secs avant de se lancer dans « la pâte jaune » – les madeleines –, sous l’impulsion des frères Vinchon, en 1920.

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Françoise a choisi le duo crevettes-bulots et moi les six huîtres (« Pas mon truc, les huîtres »), à La Planche’a, un restaurant de la ville qui visiblement fait ses courses chez Metro ou ses semblables. « Nous avons commencé la lutte à 23 et nous finissons à 21. Je ne regrette rien, mais je ne referai jamais ce que j’ai fait. C’était trop dur. » Françoise est pourtant déléguée CGT depuis dix-sept ans, mais c’était sa première occupation d’usine.

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Les 20 et 21 février 2014, était prévue une vente aux enchères du matériel de l’atelier de la rue Charlotte-Corday, tout un symbole. Des camions immatriculés dans des pays d’Europe de l’Est étaient déjà stationnés en attente de chargement. « Nous ne voulions pas donner à l’huissier le plaisir de vendre notre usine. Alors, on a voté à main levée et on a décidé d’occuper. Et lorsque, le lendemain, l’huissier s’est présenté, on lui a dit qu’il n’avait qu’à repartir d’où il venait. Moi, je suis comme ça. J’ai mon caractère et je ne me laisse pas faire. »
Les fournées de madeleines de « solidarité »

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Françoise Bacon (à gauche), salariée pendant plus de 37 ans à la biscuiterie Jeannette, avec l’avocate Me Elise Brand. L’occupation de l’usine, rue Charlotte-Corday, débutée en février, se poursuit jusqu’à nouvel ordre.  | Jean-Yves DESFOUX.
7 heures-15 heures, 15 heures-23 heures, 23 heures-7 heures, les grévistes, en majorité des femmes, font les trois-huit pour garder leur outil de travail. L’occupation durera jusqu’au 30 janvier 2015. Sans incident, avec un soutien total des habitants, des autorités municipales et de la presse régionale. Les fournées de madeleines de « solidarité », qu’elles ont continué à produire épisodiquement durant leur lutte, sont chaque fois parties en quelques heures.
Convoquées devant le tribunal correctionnel de Caen par le propriétaire des lieux soucieux de récupérer son bien, les « Jeannette » ont dû évacuer pour échapper aux lourdes amendes que le tribunal des référés allait leur infliger. « Maintenant, nous ne pouvons compter que sur un seul repreneur, M. Georges Viana, un industriel sérieux qui a envie de relancer la madeleine. Il cherche un local d’environ 1 000 m2 et a mis en route un plan de financement participatif lui ayant déjà permis de recueillir plus de 60 000 €. »

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Il en faudra beaucoup plus. Depuis le début de la crise, les banques locales se sont montrées plus que timides. « Nous avons pourtant un vrai savoir-faire. Trente-sept ans passés à fabriquer, démouler et conditionner des madeleines, ce n’est pas rien », Françoise Bacon le sait, mais elle sait également que, durant des décennies, les propriétaires successifs ont trop souvent refusé d’écouter les salariés pour se lancer dans des productions qu’ils ne maîtrisaient pas. « La madeleine, rien que la madeleine, mais la meilleure, voici l’avenir. » En espérant que la production reprenne un jour, car il n’est plus possible d’en goûter une, les madeleines Jeannette ont tout simplement disparu du marché.
Par JP Géné
jpgene.cook@gmail.com

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Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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