Plusieurs pays d’Amérique latine ont déja refusé les diktats du FMI et de la Banque mondiale

Siné Mensuel N°40  – Mars 2015 – Véronique Brocard –
Contre tous les dogmes économiques, contre toutes les pressions financières et politiques,plusieurs pays d’Amérique latine ont refusé de se coucher devant les diktats du FMI et de la Banque mondiale. Quelques années après, leur bilan est « globalement positif » Des pistes à suivre pour la Grèce et toute l’Europe ? Siné Mensuel ouvre le débat.
L’élection d’Alexis Tsipras et de son parti Syriza en Grèce pose une question : et s’il était possible d’envoyer valser une dette ? De refuser de s’agenouiller devant les plans d’ajustements structurels voulus par le FMI, la Banque mondiale et les tenants du néolibéralisme européen ? Politiques, économistes, journalistes, la plupart répondent par la négative et beaucoup attendent les trublions au tournant, le couteau entre les dents. Les dirigeants de Syriza ont des arguments à leur opposer : les expériences des nations latino-américaines qui, en matière de dettes, comme l’Argentine et l’Équateur, et de laboratoires sociaux, comme le Brésil la Bolivie, le Venezuela et l’Uruguay, ont expérimenté la révolte, avec des succès et quelques échecs.
imagesCes pays qui, pour la plupart, ont vécu longtemps sous le joug de dictatures, qui étaient les bons élèves du FMI, les jouets de la politique des États-Unis, ont tout envoyé péter à partir des années 90. Retour à la démocratie, réaffirmation de leur souveraineté nationale, divorce avec les institutions nord-américaines, éclosion de mouvements populaires qui ont porté à leur tête des gouvernements de gauche et d’extrême gauche balayant les préceptes néolibéraux appliqués jusque là pour les remplacer par des politiques de redistribution et de conquêtes sociales. 
« Au plan économique, tout est semblable » entre le crises grecques et argentine, explique Roberto Lavagna, l’ancien ministre de l’Économie argentin qui en 2002, a contribué avec succès au redressement financier de son pays. « La Grèce est déjà dans sa quatrième année de récession, l’Argentine l’était également. Le déficit fiscal, celui des comptes courants, la chute vertigineuse du PIB, l’endettement, l’explosion du chômage… toutes les grandes données macroéconomiques sont similaires. « 
Tout se négocie
Amerique-Latine_carteÉgalement à la tête de la contestation l’Équateur mais aussi le Venezuela, la Bolivie et le Brésil. Tous explorent d’autres solutions que celles imposées par les institutions financières internationales. Dans ces pays, le début des années 2000 est marqué par un effondrement des grands partis traditionnels, des sociaux-démocrates à la droite néolibérale. Systématiquement portés par de grand mouvements sociaux, de nouveaux acteurs politiques y prennent la place des vieux routards. Le Mouvement vers le socialisme d’Evo Moralès en Bolivie, L’Alliance Pays de Rafael Correa en Équateur et les chavistes au Venezuela sont portés au pouvoir pour faire bouger les lignes. Tous mettent en place une nouvelle constitution, nationalisent les secteurs clés de l’énergie ou des banques et réaffirment leur souveraineté nationales face aux institutions financières internationales ou multinationales. En 2012, après la Bolivie et l’Équateur, le Venezuela claque la porte du Centre international de règlement des différents liés à l’investissement (Cirdi), l’une des composantes de la Banque mondiale servant à trancher les litiges entre les compagnies transnationales et les États. L’acte est un nouvel affront inscrit au casier judiciaire des rebelles latinos « Les politiques récentes des pays latino-américains permettent de tirer deux leçons : d’abord que toutes dettes se négocient, ensuite que si on ne le fait pas, on provoque une catastrophe humaine et politique« , conclut Pierre Salama en écho aux propos d’Eric Toussaint (1), politologue et président du Comité pour l’annulation de la dette du tiers-monde (CADTM).
Pour lui, les annulations de dette ne datent pas d’hier et sont beaucoup plus nombreuses que l’on imagine. Certains gouvernements ont même été plus loin en annulant des pans entiers de dette. Pour l’opinion publique, cela concerne plutôt les pays pauvres alors que l’on en a connu en Europe. Après la seconde guerre mondiale, la France, la Belgique et surtout l’Allemagne bénéficient de remises qui, dit-on, sont aujourd’hui inenvisageables pour la Grèce. En 1953, L’Accord de Londres, signé le 27 février, a permis à la République fédérale allemande d’effacer la moitié de sa dette d’avant et d’après-guerre et les demandes de réparations pour dommages de guerre sont oubliées. La ristourne permet au passage à l’Allemagne de devenir une grande puissance économique et d’entrer à la Banque mondiale, au FMI et au sein de l’Organisation mondiale du commerce.
Mouvements sociaux
S’il est possible de ruer dans les brancards, comme l’ont montré ces pays, cela ne signifie pas pour autant qu’ils soient allés au bout de leur expérimentations La Bolivie, l’Équateur ou le Venezuela qui, pour la première fois dans leur histoire, sont parvenus à faire reculer la pauvreté ou les inégalités sociales, n’ont pas pour autant rompu avec les règles du jeu néolibéralisme, selon Frank Gaudichaud, politologue et président le l’association France Amérique latine. Pour parvenir à mettre en place des politiques sociales fortes, les gouvernants de ces pays se sont appuyés sur l’exploitation tous azimuts de leurs matières premières et sur l’augmentation de leur prix. « Ils ne sont pas encore sortis du modèle extractiviste et restent très dépendants de l’évolution du cours du pétrole. » En somme, un pays seul ne peut pas complètement rompre avec le néolibéralisme. « A chaque fois, c’est la capacité à s’appuyer sur les mouvements sociaux, sur la solidarité internationale qui fait la différence. »

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(1) Restructuration, audit, suspension et annulation de la dette
Docteur en Sciences politiques de l’Université de Liège et de Paris VIII, également historien de formation, Éric Toussaint se bat depuis de nombreuses années pour l’annulation de la dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
arton11137-ecd62Il a été membre de la Commission d’audit intégral de la dette de l’Équateur (CAIC) mise en place en 2007 par le président Rafael Correa. Cette même année, il a également conseillé le ministre des Finances et le président de l’Équateur en ce qui concerne la création de la Banque du Sud, de même qu’il a fourni son expertise en la matière en 2008 au secrétariat des Nations Unies. En 2008 également, le président paraguayen Fernando Lugo a fait appel à son expérience pour lancer l’audit de la dette de ce pays. Il soutient et est impliqué depuis 2010 dans différentes initiatives d’audit citoyen de la dette en Europe (Grèce, Portugal, Espagne, France, Belgique). En 2011, ses conseils ont été sollicités par la commission d’enquête parlementaire du Congrès brésilien sur la dette (CPI) et en 2013 par la commission économique du Sénat brésilien. En 2012 et en 2013, il a été invité par Alexis Tsipras, le président de Syriza, pour des discussions sur la dette grecque. En novembre 2014, il a été invité au Congrès argentin par les parlementaires de la majorité présidentielle qui souhaitent la mise en place de la commission d’audit de la dette prévue par la loi dite du « paiement souverain » adoptée en septembre 2014. Il a écrit plusieurs ouvrages de références sur la problématique de la dette et des institutions financières internationales et a participé à la rédaction de deux manuels d’audit citoyen de la dette.
Selon Éric Toussaint, les processus de restructuration de dettes sont toujours le résultat de calculs économiques et géopolitiques de la part des créanciers et débouchent rarement sur une situation durablement favorable aux débiteurs – à moins que cela ne soit stratégiquement intéressant aux yeux des créanciers.

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