Le court de tennis : une saloperie bétonnante non écologiquement recyclable

La Décroissance N° 117 – mars 2015 – Raoul Anvélaut
Quand je me balade à vélo dans notre pays, je passe par des sentiments totalement opposés : parfois je suis ému par la beauté des paysages, des villages, des villes… mais le plus souvent, hélas, des larmes de dépit me viennent lorsque j’observe les dégâts du productivisme : anéantissement du patrimoine par d’horribles enseignes publicitaires et des commerces franchisés, des rocades, autoroutes, des zones pavillonnaires et commerciales, des centrales nucléaires, des terrifiantes boutiques de piercing, et j’arrête là car un journal entier n’y suffirait pas.
Cependant ces dernières années une chose m’a frappé : le nombre de courts de tennis, publics ou privés, abandonnés. Ils pourrissent tout doucement et la végétation perce à travers leur sol et leur grillage. Il semble qu’il y ait eu un engouement pour ce sport voici une trentaine d’années, suivi de la désaffection de ses joueurs La grande époque du tennis a sans douté été celle de l’exploit de Yannick Noah, éphémère vainqueur de Roland-Garros (1983) devenu depuis chanteur et homme-sandwich pour la marque de slip Sloogi et les shampoings « Ecoute ta nature ».

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Un court de tennis fait 23,77 mètres par 8,23, soit plus de 260 m2, ce qui correspond à la surface d’un potager capable d’alimenter une famille de 4 personnes en légumes frais. L’auteur Philippe Bihouix* rappelle qu’en France, on a « artificialisé 1% du territoire – soit un département tous les dix ans – depuis les années 1980 ! » Et le mouvement continue. Les courts de tennis y ont aussi contribué. Pour ce scientifique, la première mesure à prendre d’urgence pour faire face à la crise écologique, et pour assurer la priorité des priorités : notre sécurité alimentaire, est de mettre fin à la destruction des terres agricoles. Cela semble l’évidence : les courts de tennis sont parmi les premières des saloperies bétonnantes à arrêter. 
actu-sports-les-celebrites-a-roland-garros-Patrick-Bruel-et-Alain-Delon_galleryphoto_paysage_stdSurtout qu’ils sont une cible symbolique criante : le tennis est le sport « libéral » par excellence. Malgré des dénégations  s’appuyant sur des exceptions que j’entends déjà d’ici, et qui voudraient les faire passer pour la règle, le tennis est LA pratique sportive bourgeoise. Et le propre du bourgeois est de vouloir se distancier le plus possible de ses congénères. Sa hantise fondamentale étant de retomber parmi le peuple, d’être « comme les autres ». Le tennis a été fait pour lui et par lui. Il est une idéologie en soi. Pas question ici de ses mélanger avec les autres dans un sport collectif ou bien même un sport individuel peu onéreux; les conditions de la pratique du tennis exigent le tri social. On y joue seul face à un adversaire, et plus rarement en double, entre gens du même monde. Voilà une cible de choix pour les objecteurs de conscience au couteau entre les dents et qui s’en lèchent déjà les babines. Tout dans le tennis, comme dans la Formule 1, le ski, le polo, l’équitation, le golf ou les courses de bateaux offshore (liste à compléter), transpire le riche et la société de croissance honnie qui ravage nos paysages chéris et nous même à notre effondrement. Nous serons donc ici sans pitié. Aucune. Et Dieu sauvera les quelques tennismen et tenniswomen sympas qui s’y sont égarés.
Alors que faire de ces courts de tennis qui pourrissent notre pays déjà si abîmé ? Les transformer en potager ? Hélas, leur revêtement en goudron ou autres saloperies synthétiques suintent depuis des années dans la terre et il est à craindre que celle-ci ne soit à jamais rendue toxique. Nous aurons perdu de précieuses surface agricoles pour satisfaire les loisirs de Jean-Eudes, Sixtine et leur marmaille en culottes Cyrillus.
Mais au fait, que sont devenus tous ces jeunes joueurs qui voici deux décennies hurlaient de grands « Han ! » en tapant inlassablement dans une baballe qui revenait tout aussi inlassablement ? Il est à craindre que la nouvelle génération soit claquemurée derrière des écrans, réduite à l’état de zombies. On en viendrait presque à regretter ce temps où il fallait se donner rendez-vous pour jouer à l’air libre, en rigolant, dans la vraie vie, dans de vrais corps qui transpiraient, sur des courts de tennis.     
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* Philippe Bihouix a reçu le 18 octobre 2014,  le 1er prix du livre d’écologie politique de la Fondation pour son ouvrage « L’âge des low-tech. Pour une civilisation techniquement soutenable » (Seuil, 2014).  Philippe Bihouix réussit le pari de repenser une nouvelle société à partir d’une utilisation plus raisonnée et moins gourmande des technologies, et ce sans tomber, du moins la plupart du temps, dans une technophobie primaire.

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
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