Syrie : un désastre sans précédent

LE MONDE | 14.03.2015

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Jamais le Proche-Orient n’a connu désastre de pareille ampleur
Editorial du « Monde ». Si l’on fait débuter le conflit syrien au 15 mars 2011, l’antique pays de Cham entre dans la cinquième année d’une tragédie sans fin. Ce n’était pas écrit d’avance. Mais tout le monde y a contribué peu ou prou – activement ou passivement.
Quand, à l’hiver 2010-2011, des Syriens se mobilisent pour défier la tyrannie du régime de Bachar Al-Assad, ils le font pacifiquement. Semaine après semaine, ils défilent dans les grandes villes du pays. Le clan Assad a la possibilité de négocier. La Turquie, qui a alors de bonnes relations avec la Syrie, l’y incite vivement et propose sa médiation. D’autres aussi. Mais le régime, génétiquement violent, n’en veut pas : il a peur, il fait tirer, il tue. L’opposition prend les armes, d’abord par simple réflexe d’autodéfense, puis dans l’illusion qu’elle pourra renverser le régime par la force.
Bachar Al-Assad a, le premier, fait le choix de la guerre. L’opposition, fragmentée, inorganisée depuis le début, a-t-elle été encouragée (trompée ?) dans son choix de la résistance armée par les Etats-Unis et les Européens, qui, dans la foulée des événements de Tunisie, d’Egypte et de Libye, jurent que le régime de Damas va vite s’écrouler ? Bachar Al-Assad a, là aussi le premier, fait le choix de la confessionnalisation du conflit. Il a partie liée avec le djihadisme. Son régime a contribué à établir les filières qui vont devenir la matrice de l’actuel Etat islamique.
Bachar Al-Assad a voulu le profil de cette guerre atroce : un régime « laïc » face à des hordes islamistes. Il l’a obtenu au-delà de ce qu’il espérait, sans doute. On sait le résultat. En quatre ans, 220 000 morts ; un tiers de la population du pays déplacée, à l’intérieur ou à l’extérieur ; des villes en ruine ; des pays voisins de plus en plus déstabilisés. Le régime contrôle la « Syrie utile », Damas et les grandes villes ; la moitié restante est aux mains des groupes islamistes. A la sauvagerie de la guerre menée par Bachar Al-Assad – bombardements de populations civiles, emploi d’armes chimiques, largage de barils de TNT lestés de clous – a répondu celle des djihadistes.
Les Etats-Unis auraient-ils pu « faire la différence » en appuyant les débuts de l’insurrection armée syrienne ? Peut-être, beaucoup le croient. Barack Obama a été longtemps passif. Washington ne s’est mobilisé qu’avec l’avènement de l’Etat islamique.
Accords ponctuels
Après avoir exigé le départ de Bachar Al-Assad, les Etats-Unis conçoivent aujourd’hui de passer des accords ponctuels avec le régime pour obtenir des cessez-le-feu locaux. Les Américains veulent maintenir les structures de l’Etat syrien, mais ils n’imaginent pas de solution durable sans le départ d’un homme qui aura été le bourreau de son peuple.
La Russie, allié traditionnel de Damas, a joué la politique du pire. Elle a convaincu le régime qu’il pouvait l’emporter par la guerre, lui livrant des armes à saturation. La Chine est indifférente ou suit la Russie. L’Europe n’a jamais donné l’impression de peser sérieusement, même sur le plan humanitaire. Enfin, les deux théocraties régionales, l’Iran et l’Arabie saoudite, ont choisi la Syrie pour terrain d’affrontement idéologique et stratégique : le premier avec Damas, la seconde avec les insurgés.
Jamais le Proche-Orient n’a connu désastre de pareille ampleur. Jamais il ne retrouvera le visage qu’il avait avant mars 2011. Mais personne ne sait ce qui sortira du champ de ruines syrien, ni quand.
Lire aussi : Comment Assad instrumentalise l’aide de l’ONU aux Syriens

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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