Europe – Des Allemands en uniforme

LE MONDE | 11.03.2015 
« Je veux des Allemands en uniforme pour l’automne prochain. » Non, ce n’est pas Jean-Claude Juncker, le président de la Commission qui s’exprimait ainsi, en plaidant, dimanche 8 mars, pour la création d’une armée européenne. Il s’agissait du secrétaire d’Etat américain, Dean Acheson, en septembre 1950, lors d’une réunion de l’OTAN, à New York.
À l’époque, Staline vient de déclencher la guerre de Corée et l’administration Truman craint une attaque sur un second front, en Europe. Hors de question pour les Américains de tenir seul, et tant pis pour les réticences françaises qui ne veulent pas d’un réarmement de l’Allemagne. En réaction, les Français proposent un projet de Communauté européenne de défense (CED), censée dissoudre les soldats allemands dans des unités européennes. Le projet, qui soumettait la CED à l’autorité américaine, capota le 30 août 1954 sous Pierre Mendès France. Les Français subirent ce qu’ils avaient voulu éviter : le réarmement de l’Allemagne, avec son intégration dans l’OTAN.
Soixante-cinq ans plus tard, l’Histoire semble se répéter. L’Europe veut de nouveau des Allemands en uniforme alors qu’elle est menacée par l’Etat islamique (EI) et Vladimir Poutine. Et ce n’est pas par hasard que Juncker a choisi le quotidien vespéral allemand Welt am Sonntag pour relancer l’idée d’une Europe de la défense. « On ne créerait pas une armée européenne pour l’utiliser immédiatement. Mais une armée commune à tous les Européens ferait comprendre à la Russie que nous sommes sérieux quand il s’agit de défendre les valeurs de l’Union européenne », a déclaré Juncker.
« Un projet à long terme »
La proposition, passée inaperçue en France, a fait florès outre-Rhin. « Notre avenir, en tant qu’Européens, passera un jour par une armée européenne », a réagi la ministre de la défense chrétienne-démocrate, Ursula von der Leyen. Elle a toutefois parlé d’un projet à « long terme », comme le ministre des affaires étrangères, le social-démocrate Frank-Walter Steinmeier.
Les Allemands ont prétendu en 2014, au début du troisième mandat d’Angela Merkel, vouloir prendre plus de responsabilités. Ils en sont loin. Ils n’ont consacré en 2014 que 1,3 % de leur produit intérieur brut (PIB) à la défense, loin des 2 % réclamés par l’OTAN. Et sur ce budget, seuls 16 % sont consacrés à l’équipement militaire, en deçà de l’objectif otanien de 20 %. Encore trop faible par rapport aux 1,8 % et 25 % de la France et aux 2 % et 23 % du Royaume-Uni.
Berlin est un des verrous de la défense européenne. Plusieurs explications. D’abord, l’Allemagne a plus peur des dettes et des marchés financiers que des Russes et de l’EI. Elle a pour l’instant préféré écouter son ministre des finances, Wolfgang Schäuble, qui vise le déficit zéro plutôt que de payer pour une défense garantie jusqu’à présent par l’OTAN et les Américains. Ensuite, le pays reste profondément pacifiste.
L’aventurisme extérieur du début de siècle, aux relents néoconservateurs, a toujours déplu aux Allemands. Ils se sont opposés à la guerre de Bush-Blair-Aznar contre Saddam Hussein en Irak ; l’intervention en Afghanistan les a mortifiés : 57 soldats de la Bundeswehr tués et une effroyable bavure en 2009 à Kunduz (le bombardement de camions-citernes au milieu de civils : 140 morts) ; ils n’ont jamais approuvé la guerre sans but de guerre ni préparation de l’après-Kadhafi en Libye.
La donne change
Toutefois, la donne change. A trois titres : l’Europe n’est plus appelée à se projeter dans des missions à l’étranger – toujours suspectes aux yeux des Allemands –, comme le prévoyait la doctrine rédigée par l’ancien représentant pour les affaires étrangères européennes, Javier Solana, en 2003. Elle est menacée en son cœur, par Moscou et l’EI.
Deux, l’Allemagne est en défiance avec l’Amérique, parce que Merkel n’a pas pardonné à Obama, qui a placé son téléphone personnel sur écoute.
Trois, cette même Amérique joue un jeu dangereux en Russie, poussant dans le dos des Européens incités à durcir le ton et accentuant les tensions avec Poutine. Tensions qui pourraient in fine pénaliser l’Europe de l’Est et l’Allemagne qui côtoient la Russie, certainement pas l’Amérique.
L’Allemagne va-t-elle bouger ? Certains l’espèrent, à condition qu’on l’aide, et le discours de Juncker pourrait l’y aider.
Fatigue de la guerre
Première puissance économique en Europe, première puissance politique à Bruxelles, l’Allemagne a conscience du besoin d’investissement militaire, son budget de défense va augmenter de près de 2 % en 2015, mais elle ne peut pas devenir puissance militaire dominante. Hors de question de réarmer en faisant peur à ses voisins. Mieux vaut donner une substance européenne à toute remilitarisation.
Ensuite, il faudrait que les Britanniques soient à bord. Or, ils refusent d’entendre prononcer le mot Europe et surtout se retirent des affaires du monde, atteints par la fatigue de la guerre – après les fiascos irakien et libyen – et les coupes budgétaires. Pis, le premier ministre David Cameron est hors jeu, lui qui n’a même pas participé aux côtés de Merkel et Hollande au sommet de Minsk sur l’Ukraine.
Enfin, les Allemands souhaitent que les Français jouent le jeu : leurs ambitions croissent au fur et à mesure que leur budget se réduit. Ils sont soupçonnés de vouloir faire cavalier seul, en particulier en Afrique, parce qu’ils prennent leurs responsabilités et sont courageux. Parce que leur courage masque habilement leur relégation économique. Les Français, eux non plus, ne sont pas pressés de voir des Allemands en uniforme. Mais comme dans les années 1950, la contrainte externe pourrait changer la donne.
Par Arnaud Leparmentier journaliste

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Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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