Le crétinisme de l’impatience

Télé Obs du 02/04/2015 – par Jean-Claude Guillebaud
1038490_8l7f4495_460x306Méfions-nous de ce bourdonnement médiatique qui court plus vite que le temps, quitte à raconter un évènement avant même que celui-ci se produise.
Il faudra bien, un jour, s’intéresser de plus près aux ressorts de notre crédulité à l’encontre des bavardages d’experts, d’un côté, des sondages, de l’autre. Pourquoi réclamons-nous si fort ce qui, le plus souvent, nous ment et nous « enfume » ? L’une des réponses, sans aucun doute, se rattache à la temporalité malade qui nous gouverne. La nouvelle moralité dans laquelle nous évoluons est marquée par une impatience permanente, un parti-pris de hâte, de vitesse, d’immédiateté. Tout, tout de suite, sans attendre : nous n’en finissons pas de courir plus vite que le temps lui-même.
Dans les deux cas, nous sont abusivement fournies l’illusion – et l’aubaine – d’être « en avance ». On tente de nous raconter l’évènement avant même que celui-ci ne se produise, ou que les informations véritables soient disponibles. Et nous sommes tellement intoxiqués par cette idée de vitesse qu’à tout prendre, nous préférons ce récit trompeur mais immédiat qu’au récit véritable qui, par définition, exigerait un délai.
Ce temps médiatique est caractérisé par une obligation de hâte ou de cadence à suivre ; une injonction qui fait du chronomètre un défi permanent, un adversaire à combattre. Ce temps dans lequel nous évoluons prend la figure d’un déferlement. Le temps déferle littéralement sur nos têtes et, par l’effet d’une sorte de panique, nous succombons au crétinisme de l’impatience. Il est le contraire de ce que Max Weber appelait « le goût de l’avenir ».Cette confiance perdue en la temporalité humaine correspond à un dérèglement de l’ « ontologie du temps ». C’est-à-dire de sa signification.
C’est une maladie de l’espérance et de la patience. Nous en connaissons les symptômes. Nous en contemplons chaque jour le spectacle et nous en subissons les tourments. Pensons aux tourbillons des salles de marché qui spéculent au rythme de la nanoseconde, si vite que l’on doit déléguer cette gestion à des ordinateurs. Songeons à nos démocraties d’opinion qui sautillent de petites phrases en sondages, d’éléments de langage en annonces « ciblées », de popularité façon show-biz en lynchages soudains. Interrogeons-nous sur ces responsables qui « décident » quotidiennement ( ou croient le faire ) le nez sur leur guidon ou les yeux rivés à leur écran, tétanisés par l’immédiateté, devenus incapables de regarder avec intelligence un peu plus loin.
Inquiétons-nous de voir, en matière d’information, la hâte pathologique démanteler notre rapport à la vérité. Craignons que la frénésie, qui en est le produit n’engloutisse définitivement nos sociétés dans un bourdonnement nihiliste. Dans un autre domaine, demandons-nous s’il est bien raisonnable d’accorder tant d’attention aux indices niais, et toujours chiffrés, qui gouvernent l’actualité et sont censés mesurer notre bonheur : niveau du CAC 40, prévision de croissance, moral des ménages, popularité de Mr Tartemuche, taux d’audience, nombre d’entrées, cours de l’euro, etc …
Bref, deux minutes de réflexion suffisent pour comprendre que toutes ces obsessions concourent à rendre le temps inhabitable pour les humains. C’est bien de crétinisme collectif qu’il s’agit…
Jean-Claude Guillebaud est un écrivain, essayiste, conférencier et journaliste français. il a également dirigé Reporters sans frontières. Sources : Vikipédia

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
Cet article, publié dans chronique, Médias, réflexion, est tagué , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.