On ne naît pas goujat, on le devient – RATP , la croix et la bannière : On n’entrera pas dans ce débat qui, on ne sait pourquoi, sent le rance

LE MONDE | 06.04.2015|

Métro, boulot, zoo

« Les Français sont des veaux », disait le Général. Mais pas seulement, assure une campagne de publicité de la RATP qui revient dans le métro parisien, comme hirondelle au printemps.

amétrorestons-civils-ratp-4

amétrovisuel2Ce sont aussi des bourricots, des poules, des singes, des pachydermes, etc. A plumes ou à poils, un aimable bestiaire décore les quais pour dénoncer les incivilités. Sont moqués façon fables de la Fontaine nos travers d’usagers, de passagers, de voyageurs, on ne sait trop comment s’appeler. « Clientèle », préfère dire la RATP qui, à l’évidence, pense « ménagerie ».
Qu’on ne s’y trompe pas ! Les mauvaises manières nous agacent aussi. On n’est pas des oies blanches ! Il est des leçons de maintien qui se perdent comme coups de pied au cul. Les canettes vides et la boustifaille répandue nous agressent. Personne ne supporte une conversation téléphonique à tue-tête tandis qu’il lit La Princesse de Clèves. Avez-vous d’ailleurs remarqué que plus les propos sont oiseux, plus ils sont hurlés ? Forte pensée, à méditer en silence. Bref, le métro, c’est un peu les voisins mal élevés, les familles entassées, le bruit et l’odeur, pour faire un emprunt à Jacques Chirac.

amétroratp-affiches

N’empêche ! Comment ne pas dire un certain agacement à se voir ainsi réduit à notre part animale ? Comment ne pas trouver logique qu’à force de nous entasser dans des bétaillères, nous adoptions l’attitude idoine ? S’il est une comparaison animalière qui s’impose, n’est-ce pas plutôt le mouton, la fourmi, voire la sardine à l’huile ? Comment faire comprendre que la pénurie ou la promiscuité affecte notre comportement ? A bord du Titanic, des gens pourtant très bien élevés, du meilleur monde même, n’ont pas été d’une attitude exemplaire dès qu’ils ont su qu’il n’y aurait pas assez de canots de sauvetage.

amétroactu-inseparables

Prenez le plus doux des provinciaux, votre serviteur par exemple, plongez-le sous terre, confrontez-le au stress du surpeuplement, des retards, des pannes et vous en ferez pire qu’un bouledogue, un Parisien ! Oui, nous l’avouons, il nous est arrivé de bousculer une vieille dame ou un Japonais à grosse valise pour entrer ou sortir. Oui, nous avons parfois mis du temps à nous lever de notre strapontin quand un groupe s’est agglutiné dans notre espace vital sans nous demander la permission. Mais on ne naît pas goujat, on le devient.

amétro648x415_saison-2-campagne-restons-civils-toute-ligne-lancee-ratp-2012

Là où le zoomorphisme de la RATP vise juste, c’est que le métro, le bus ou le RER modifie nos êtres. Nous enfilons une carapace. Nous devenons un autre, souvent un ours mal léché ou un loup solitaire qui s’enferme dans sa bulle, écouteur sur les oreilles. Mais il n’est pas juste de faire de nos impolitesses le principal souci dans les transports en commun. Tous les experts s’accordent à dire que le système craque, à Paris mais aussi dans d’autres grandes villes françaises. Des fautes politiques ont été commises, des retards d’investissement ont conduit à l’engorgement des réseaux. Alors, faire du voyageur le responsable de ses propres déboires, c’est le renvoyer à une dernière figure faunesque : le bouc émissaire.

La croix et la bannière

Métro toujours, pour une brève station supplémentaire. La RATP a censuré l’affiche d’un concert car il était mentionné : « Au bénéfice des chrétiens d’Orient ». Atteinte à la laïcité, a estimé un Torquemada moderne. Vade retro ! Vade metro ! Les réseaux sociaux se sont aussitôt enflammés, lit-on dans Le Parisien, pour rappeler que des affiches avec des références à l’islam avaient été autorisées.
On n’entrera pas dans ce débat qui, on ne sait pourquoi, sent le rance. On constatera seulement que le groupe musical s’appelle « Les prêtres » et l’affiche caviardée représente quatre chanteurs en tenue de clergyman. « Prêtres » passe donc, mais pas « chrétiens » ? Quelle est la logique ? Sœur Sourire s’en retournerait dans sa tombe, dont la chanson passerait aujourd’hui pour satanique-nique-nique. Et les Petits Chanteurs à la croix de bois, faudra-t-il les bannir de nos murs ou qu’ils se rebaptisent « à la cloche de bois » ? Même ainsi, la référence religieuse pourrait subir les ciseaux d’Anastasie. Le Secours catholique devra-t-il changer de nom lors de sa prochaine campagne ?
coluche-20061105-176198Voilà qui rappelle une saillie de feu Coluche. C’était en 1977 quand La Vie catholique avait enlevé l’adjectif pour devenir La Vie et rien de plus. L’humoriste proposa alors de rebaptiser le quotidien La Croix « deux bouts de bois attachés ensemble ». A l’époque, les références religieuses s’effaçaient du paysage. Aujourd’hui, elles s’affichent, se revendiquent. Savoir pourquoi.
Billie, reviens !
Lu Vivre cent jours en un (Stock). Philippe Broussard y piste à un demi-siècle de distance les derniers jours de Billie Holiday. Est notamment conté l’ultime séjour à Paris, en 1958, de la chanteuse américaine, sublime interprète de Strange Fruit. La chanson décrit les lynchages de Noirs dans le Sud. Philippe Broussard rappelle comment, pour tant de musiciens afro-américains de cette époque, notre pays fut un choc culturel. Ils échappaient au racisme et à la ségrégation qui sévissaient outre-Atlantique. On se souvient de Joséphine Baker, revenant à New York, et se voyant interdire l’entrée d’un grand hôtel, elle qui était traitée en reine ici. Un jazzman, Jon Hendricks, nous racontait à quel point sa traversée de la France en 1944 dans les troupes de libération avait été essentielle dans son combat d’émancipation.
Rien n’est réglé aux Etats-Unis, comme le démontrent de récents faits divers. Mais ce pays a un président, une quarantaine d’élus à la Chambre des représentants et pléthore de maires et d’élus locaux afro-américains. Au fait, et la France, cette nation d’avant-garde ? Les images des nouveaux conseils départementaux ont montré des travées presque uniment blanches. S’il est un lieu où évoquer à juste titre l’apartheid, c’est bien dans nos hémicycles politiques. Alors, que fait-on ? Continue-t-on à « rêver sous la lune », comme le préconisait Billie Holiday ?
Benoît Hopquin Journaliste au Monde 

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
Cet article, publié dans Débats Idées Points de vue, Politique, Social, Transport, est tagué , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.