Culture – Bientôt au Panthéon : Et Jean Zay sortit de l’oubli

La Nouvelle République 23/05/2015
Mercredi 27 mai, Jean Zay entrera au Panthéon. Ses filles, Catherine et Hélène, seront peut-être apaisées. Elles espèrent enfin retrouver leur père intime assassiné en prison en juin 1944.

L'INVITE JEAN ZAY1

Hélène Mouchard-Zay et Catherine Martin-Zay rassurées : la mémoire de leur père sera désormais entretenue par la République. – (Phot NR)
Vendredi 15 mai 2015 : dans la stricte intimité familiale, le corps de Jean Zay est exhumé du cimetière d’Orléans avant son transfert vers le Panthéon mercredi 27 mai.
Sa fille cadette, Hélène, qui ne veut pas en parler, nous confie seulement : « Je ne pouvais m’empêcher de penser que le 15 mai 1948, le corps de Jean Zay, enfin retrouvé, était ramené à Orléans pour y être inhumé. » Cette coïncidence de dates est « comme le signe que l’histoire est enfin bouclée, soixante-dix ans après », commente Catherine, l’aînée des filles qui ajoute : « C’était dur, difficile, mais nécessaire. »
aJeanZay-portrait2-copieNé en 1904, journaliste, avocat, député et conseiller général du Loiret devenu ministre de l’Éducation et des Beaux-arts du Front populaire en 1936, Jean Zay fut condamné par le régime de Vichy pour désertion en 1940, emprisonné puis assassiné par des miliciens, le 20 juin 1944. Réhabilité en 1945, son corps ne fut retrouvé qu’en 1948.
Vies brisées, enfance volée
ajean zayjz-filles-pe« Le dernier souvenir que j’ai de mon père ? C’était dans sa cellule, à la prison de Riom, en 1944 : j’étais debout sur une chaise et lui récitais Le Loup et l’Agneau. » Catherine Zay avait alors 8 ans. Hélène, qui n’avait pas 4 ans, n’a guère d’autres souvenirs que ceux qui se sont construits au fil des conversations familiales et au gré des photos de l’époque. L’image qu’elle garde de son père ? « La pensée en actes ! »
Professeurs de lettres classiques, l’aînée a ouvert une librairie à Orléans tandis que sa cadette s’engageait dans la politique locale avant de créer le Cercil, Musée mémorial du Vel d’Hiv(1). Deux tempéraments différents qui ont filtré différemment les événements de leur enfance, tout autant que le souvenir de leur père. Hélène parle toujours de « Jean Zay » alors que son aînée se laisse parfois aller à dire « notre père ». Hélène précise : « Si je n’ai jamais pu dire mon père, ou papa, c’est aussi parce que je ne voulais pas privatiser la mémoire de Jean Zay qui appartient à la mémoire du pays tout entier. » Pourrez-vous désormais prononcer ces mots ? Hélène répond autrement : « Je me souviens du moment où j’ai compris qu’il ne fallait plus en parler à notre mère… » Celle-ci est décédée en 1991.
Aboutissement et commencement
 « Nous n’avons jamais demandé cette panthéonisation, souligne Hélène, mais nous avons toujours œuvré pour que la mémoire de Jean Zay soit honorée à sa juste valeur. » De fait, ce sont des associations qui ont fait la demande, « et lorsqu’on nous a demandé si on acceptait, cela nous est apparu comme naturel, comme une sorte d’aboutissement et nous avons tout aussi naturellement accepté que son corps y soit transféré. » (2)
ajean Zaymadelaine-riom-viEn juin 1944, la mort avait séparé Jean Zay des siens. En 1948, la Justice les avait rapprochés. Aujourd’hui, c’est l’Histoire qui les sépare à nouveau : « Même si c’est forcément un arrachement, précise Hélène, ce n’est pas une dépossession, plutôt un aboutissement, celui d’un combat mené d’abord par notre mère, puis par nous et tant d’autres. » Catherine ajoute : « Au Panthéon, il continue de nous appartenir, mais son histoire, elle, appartiendra désormais au pays. »
Oublié dans les « contretemps de la mémoire collective », le nom de Jean Zay, à l’occasion de son entrée au Panthéon, est en effet découvert ou redécouvert, « souvent avec stupéfaction, note Hélène, tant ses idées visionnaires sont encore d’actualité. »
Profusion bibliographique
L’annonce de la panthéonisation a accéléré les choses mais, depuis quelques années, les livres consacrés à Jean Zay se sont multipliés (3). Des historiens et des associations ont fait connaître les écrits du politique et l’œuvre du ministre et les deux sœurs ont ouvert les archives familiales (cédées aux Archives nationales) et donné des conférences. Pas seulement en France. Du coup, les demandes ont afflué – même de l’étranger – pour être à la cérémonie, le 27 mai. « Nous avons peu de places et, hors la famille proche, nous avons privilégié ceux qui ont œuvré pour qu’arrive ce jour ; en veillant à ce qu’il n’y ait aucune récupération politique ou autre. »
Ce 27 mai, Catherine et Hélène le vivront à coup sûr différemment. « Toute injustice m’est insupportable, explique Hélène, à commencer, évidemment, par celle faite à Jean Zay… Donc je vais vivre ces moments comme un apaisement ; comme une douleur lancinante qui dure depuis des années et qui cesse subitement. » Catherine, elle, rappelle simplement : « En prison, notre père avait écrit qu’un jour, justice lui serait rendue. Le moment est venu. Nous en serons témoins. »
 (1) www.cercil.fr (2) Les cercueils de Germaine Tillon et Geneviève de Gaulle-Anthonioz seront vides, le 27 mai. (3) Parmi les plus récents : « Jean Zay, le ministre assassiné », d’Antoine Prost et Pascal Ory, Tallandier ; « Souvenirs et solitudes », écrits en prison, Poche ; « Jean Zay, l’inconnu de la République », d’Olivier Loubes, Armand Colin ; « Au Panthéon », éditions Textuel.
aofle_panteon1 A lire : « Au Panthéon, les grandes figures de l’histoire de France expliquées aux plus jeunes », éditions La Nouvelle République/Centre Presse ; 68 pages, 3,50 €
repères
> Novateur. Ministre de l’Éducation et des Beaux-Arts du Front populaire, Jean Zay crée, réforme et initie. En vrac : école obligatoire jusqu’à 14 ans (au lieu de 13 ans) ; activités dirigées et éducation physique et sportive en temps scolaire ; Centres d’orientation (futurs CIO) ; Centre régional des œuvres universitaires (Crous) ; Centre national de la recherche scientifique (CNRS) ; École nationale d’administration (ENA). Et aussi : les bibliobus, la Réunion des théâtres lyriques nationaux, les musées d’Art moderne, de l’Homme, et de la Marine. Il crée aussi, en 1939, sur une idée de Philippe Erlanger, le Festival de Cannes, en réaction à la mise sous tutelle fasciste de la Mostra de Venise.
Une polémique. L’entrée de Jean Zay au Panthéon a suscité une vive réaction du monde ancien combattant, en raison d’un poème qu’il écrivit à 20 ans, sur le drapeau tricolore, après la boucherie de 14-18. Pour les plus radicaux, « quand on qualifie le drapeau de torche-culs, on mérite l’oubli ». Pour d’autres, « avoir écrit ce poème à 20 ans n’excuse pas Jean Zay quand tant de jeunes sont morts à 20 ans pour ce drapeau ». D’autres encore soulignent : « Il ne s’agit pas de jeter l’opprobre sur Jean Zay, lâchement assassiné par des miliciens en 1944. Mais une victime n’est pas un héros, et le Panthéon pas une récompense. C’est une référence nationale ». Certains, enfin, estiment que « Jean Zay n’aurait pas dû entrer au Panthéon avec ceux du 27 mai, mais à part, au titre de grand serviteur de l’État ».
Des pétitions circulent encore sur internet pour proposer, à la place de Jean Zay, la panthéonisation de très jeunes résistants « morts pour la France ».
l’avis de l’expert
Jean Garrigues, professeur d’histoire contemporaine à l’université d’Orléans. « La panthéonisation n’est pas un enterrement de première classe, au contraire. C’est inscrire la mémoire collective dans la pierre. On a une sorte de frilosité, aujourd’hui, à exalter les grandes figures de notre histoire qui ont pourtant nourri l’instruction des enfants du XIXe siècle. » « On n’enseigne plus l’histoire aujourd’hui comme hier et il est vrai que l’enseignement par la diversité des points de vue et des paramètres sociaux peut se faire au détriment de ces grandes figures, donc de repères de la mémoire nationale, donc d’une perspective nationale. »
Cette quadruple panthéonisation (Germaine Tillion, Geneviève De Gaulle-Anthonioz, Pierre Brossolette et Jean Zay) du 27 mai lui paraît importante « car elle porte un éclairage, même ponctuel, sur des hommes et des femmes qui incarnent les valeurs de la démocratie et de la république. Le Panthéon a été voulu par la République pour écrire son roman national, et si Napoléon a le plus panthéonisé, c’est qu’il en avait besoin pour construire son propre roman national. » Pour Jean Garrigues, plus il est donné d’éclat à la cérémonie, mieux c’est : « Qui a oublié François Mitterrand entrant au Panthéon pour y déposer une rose sur les tombes de Jaurès et Jean Moulin ? »
Comme de Gaulle. Jean Zay était-il un héros ? « Les quatre figures qui entreront au Panthéon illustrent les différentes formes de courage. Jean Zay fut résistant au nazisme avant 1939, a marqué son refus de l’abdication de Vichy en quittant son ministère pour s’engager dans l’armée, et aussi en quittant – comme de Gaulle – la France (ndlr pour l’Afrique du nord) où il comptait résister encore. Sa résistance, même en prison, fut permanente et son courage politique n’a jamais faibli. »
Bruno Besson

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A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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