Après le rachat du Parisien, la presse française d’opinion entre les mains du CAC 40

Charlie Hebdo – 3 juin 2015 – Guillaume Erner –
Les médias sont devenus un caprice d’oligarque
Pourquoi personne n’a-t-il remarqué le caractère ironique du mercredi 27 mai 2015 ? Ce jour là, le Panthéon accueillait quatre nouveaux occupants. Çà ne vous fait pas rire ? Alors je poursuis. Le même jour, LVMH annonçait sa volonté de racheter le quotidien Le Parisien. Vous ne voyez toujours pas le rapport ? C’est pourtant clair : célébrer un jour le Conseil national de la Résistance, et le même jour bafouer ses idéaux de l’indépendance de la presse. Car, parmi les idées de 1945, l’une d’entre elles attribuait la défaite – et la collaboration – au caractère ploutocratique des journaux. Alors, quelle meilleure manière de faire se retourner ces résistants dans leur nouvelle tombe que d’annoncer le rachat du Parisien par le camarade oligarque Bernard Arnault.
6a00d8342bd38853ef0111689c1b52970c-500wi-1Aujourd’hui, ce qu’il y a de bien dans la presse française, c’est qu’elle n’a plus besoin d’être vendue : elle est achetée. Les journaux vivent sous une nouvelle alternative, la Bourse ou la vie. La Bourse s’appelle Bergé-Niel-Pigasse pour Le Monde et L’Obs, Drahi pour Libération, Pinault pour Le Point et donc, maintenant Bernard Arnault pour Le Parisien. Chaque journal a son oligarque, un peu comme chaque nouveau Russe a son sac Dior. C’est devenu une manie, à telle enseigne que La Croix et L’Humanité vont bientôt être considérés comme des quotidiens indépendants… Le Vatican, combien de divisions par rapport à Louis Vuitton ? Quant au PC, cela fait des plombes que l’on a troqué les défilés de Karl Marx contre ceux de Karl Lagerfeld.
Acheter un journal – et non le journal – pour 390 euros
Il faut dire que pour le prix d’un Picasso, vous avez trois Parisien. Estimé à plus de 200 millions d’euros il y a deux ans, le quotidien se serait négocié aujourd’hui à 50 millions. A ce prix là, pourquoi se priver ? Cinquante millions pour Bernard Arnault, c’est 390 euros pour vous, puisque son patrimoine s’élève à 35 milliards d’euros, tandis que le vôtre s’abaisse à 275 000 euros si vous êtes un français moyen. Que les choses soient claires : Arnault, Pinault et les autres n’ont pas acquis des titres de presse pour gagner de l’argent avec. Inutile de chercher, il n’existe radicalement aucune synergie entre Les Échos et Le Parisien, les deux journaux qui vont bientôt appartenir au groupe LVMH A 50 millions le bout, les quotidiens ne sont même plus un produit de luxe.
Pour une fois, Arnault n’est pas inquiet de voir diminuer son capital, et c’est cela qui est inquiétant. Les journaux-papier ne produiront plus jamais de papier-monnaie. L’acquisition de journaux entre, c’est une évidence, dans leur stratégie d’influence. En devenant propriétaires d’un journal, ces oligarques peuvent jouer au billard à plusieurs bandes. Faire la promotion de leurs entreprises, nuire à leurs concurrents, ou empêcher que leurs concurrents leur nuisent. Avant de faire un article critique sur Free Mobile, propriété de Xavier Niel, dans Le Monde, également propriété de Xavier Niel, forcément, mieux vaut y réfléchir à deux fois. 
Acheter un journal pour emballer l’opinion
Et puis, un journal cela ça pèse en politique. Les reportages, en micro caché, de Patrick Buisson ont révélé à quel point Le Figaro de Dassault était pour l’UMP un élément de communication plus puissant et à coup sûr moins coûteux que Bygmalion. Bernard Arnault n’est pas un proche de Nicolas SArkozy : c’est un intime, son témoin de mariage. L’achat du Parisien n’est-il pas une manière d’aider un jeune couple à redémarrer dans la vie ?

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Des médias 100% oligarques, voilà une situation inédite et inquiétante. Des groupes de presse, il en a existé, il en existe encore. Mais ceux-ci sont ou bien multimédias – Bolloré – ou bien en perte de vitesse – Lagardère. Certains peuvent incarner des opinions radicales et ne pas hésiter à tordre les faits au profit de leur idéologie, comme le très conservateur groupe Murdoch, propriétaire de Fox News. Mais ils vivent de la presse, et pour la presse.  En somme, ils doivent servir une opinion avant de la façonner. Mais si la presse d’opinion devient la presse de l’opinion du CAC 40, comment notre démocratie va-t-elle involuer ?
La presse dans la corbeille de la Bourse
Bien sûr, il y eu le groupe Hersant, avec Le Figaro, ou le groupe Perdriel, avec L’Obs.  Mais à côté se trouvaient des journaux indépendants, de Libération au Monde, en passant par Le Point. Aujourd’hui, la presse rentable est l’exception. Aux États-Unis, selon Julia Cagé (1), le chiffre d’affaires des journaux représentait un peu plus de 1% des richesses nationales en 1953; ce chiffre a été divisé par cinq aujourd’hui. D’où sa dépendance à la « love money » , de l’argent versé par amour, mais pas forcément par amour des journaux. tandis que le métier de citoyen est de plus en plus complexe, les moyens de comprendre le monde s’amenuisent. Le métier de journaliste est de plus en plus précaire, et la précarité n’incite pas à être courageux.
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Depuis 1953, le nombre de journalistes en France, en proportion du nombre de cadres et de professions intellectuelles, a diminué de 50%. Plus de cadres de professions intellectuelles, moins de cadres de compréhension du monde, n’est-ce pas là l’intérêt du CAC ? LVMH n’est pas un groupe masochiste, son ambition n’est pas d’aider à faire comprendre une société que l’argent fait et défait. Jusqu’ici, le rôle de la presse, c’était de ne pas croire en la bonne foi du vainqueur Mais si le vainqueur la possède, comment doutera-t-elle de la parole de son nouveau maître ?        
(1) Sauver les médias de Julia Cagé /Date de parution 05/02/2015
Coédition Seuil-La République des idées / 128 pages – 11.80 € TTC
Normalienne, titulaire d’un doctorat de l’université de Harvard, Julia Cagé est professeur d’économie à Sciences Po Paris
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Les médias sont en crise. Pas seulement la presse écrite, mais toute la chaîne de production de l’information. Confrontés à une concurrence croissante et à une baisse inexorable des recettes publicitaires, les journaux, les radios, les télévisions, les pure players sont tous à la recherche d’un nouveau modèle. Fondé sur une étude inédite des médias en Europe et aux États-Unis, ce livre propose de créer un nouveau statut de « société de média à but non lucratif », intermédiaire entre le statut de fondation et celui de société par actions. Ce statut permettrait d’œuvrer pour des médias indépendants des actionnaires extérieurs, des annonceurs et des pouvoirs publics, mais dépendants de leurs lecteurs, de leurs salariés et des internautes. Il s’agit d’un modèle économique adapté à la révolution numérique et aux enjeux du XXIe siècle. Le débat est ouvert : il en va, tout simplement, de l’avenir de notre démocratie.

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Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
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