Russie – Quand la science devient « agent de l’étranger » : Manifestation à Moscou

LE MONDE | 08.06.2015
Un millier de scientifiques ont manifesté, à Moscou, contre la fermeture du fonds  de soutien Dynasty.
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Manifestation contre l’inscription du fonds Dynasty dans la catégorie « agent de l’étranger », à Moscou, le 6 juin. Pavel Golovkin / AP
L’un des principaux fonds privés russes de soutien à la recherche scientifique, Dynasty, s’est donné un mois de délai supplémentaire avant de prendre une décision définitive sur sa fermeture, ont annoncé ses dirigeants à l’issue d’un conseil d’administration qui s’est tenu lundi 8 juin.
Son président, Dmitri Zimine, un riche homme d’affaires de 82 ans, fondateur du réseau de télécoms Vimpelcom, a quitté le pays, ont confirmé ses proches, sans préciser s’il s’agissait d’un départ définitif, ulcéré par la décision des autorités d’inscrire Dynasty dans la liste des « agents de l’étranger ».
Ce label infamant, appliqué pendant la période stalinienne aux opposants, vise, depuis une loi de 2012 complétée depuis par un volet sur les entreprises étrangères « indésirables », les ONG qui bénéficient d’un financement étranger ou qui exercent une « activité politique ». Nombre d’associations dans le domaine des droits de l’homme sont déjà enregistrées en tant que telles, mais, pour la première fois, le secteur scientifique est concerné. « Suis-je supposé dépenser mon propre argent comme si j’étais un agent de l’étranger ? Je ne le ferai pas », a prévenu le philanthrope, qui tire ses revenus de placements à l’extérieur de la Russie et refuse de faire appel.
La nouvelle a bouleversé le secteur de la recherche en Russie. La fondation Dynasty, qui dispose d’un budget de 435 millions de roubles en 2015 (7 millions d’euros), finance chaque année depuis sa création en 2002, des jeunes mathématiciens ou physiciens et édite de nombreux ouvrages scientifiques.
 « Penser est un crime »
« C’est une tragédie », résume le sociologue Gueorgui Satarov, président d’un institut indépendant et ancien conseiller de l’ex-président russe, Boris Eltsine. Comme lui, plus d’un millier de personnes se sont rassemblées samedi à Moscou, au pied de l’ancien Théâtre de l’Armée rouge, pour protester contre l’inscription de Dynasty dans la catégorie « agent de l’étranger ». La fondation en soutenait une autre, libérale, elle aussi visée par la loi. « Cette dernière a mis en place un programme “Je pense” à destination des jeunes, mais dans notre pays, penser est un crime », poursuit avec amertume M. Satarov.
Derrière une modeste banderole sur laquelle était inscrit « pas de science, pas de futur », plusieurs personnalités se sont relayées pour dire leur indignation. « Nous vivons dans un monde de jeu de rôle, a lancé le physicien Sergueï Kovalev, ancien dissident soviétique et défenseur des droits de l’homme bien connu. Le ministère de la justice ? Quelle justice ? La Cour constitutionnelle ? Elle est anticonstitutionnelle. Le pouvoir est revenu au fonctionnement de Staline et, si on résiste, on devient agent de l’étranger. »
Primé plusieurs fois pour ses travaux, le mathématicien et physicien Vladimir Zakharov, qui a reçu la prestigieuse médaille Dirac en 2003, dénonce la réduction du nombre de scientifiques, « payés trois fois moins qu’en Pologne, et je ne parle même pas des autres pays ». « Je gagne l’équivalent de 300 euros par mois, alors, pour m’en sortir, je donne des cours particuliers, confirme dans la foule Maxime Minchenko, ingénieur en physique à l’institut Lebedev de Moscou. Mais chez nous, n’importe quelle activité indépendante est considérée comme antigouvernementale. » « La situation de Dynasty n’est que l’effet secondaire de la médiocrité des gens au pouvoir qui n’évaluent pas les dégâts de leur décision », proteste Sergueï Popov, un jeune astrophysicien qui a reçu un prix de la fondation.
« Vous enterrez le futur »
La colère domine le rassemblement, autorisé mais rarissime aujourd’hui en Russie, auquel participent des enseignants, des ingénieurs et des chercheurs parfois peu habitués à manifester. « C’est la première fois en ce qui me concerne, souligne une professeure de biologie, mais ces derniers événements m’ont poussée à sortir. Beaucoup de collègues estiment qu’il faut partir et que demain il ne sera plus possible de faire de la science. Tous les jours, on regarde n’importe quoi à la télévision ! » Des pancartes sont brandies : « Vous enterrez la science, vous enterrez le futur. » « Pas d’éducation pour les jeunes, mais des tombes dans le Donbass. »
 Au micro, Viktor Vassiliev pousse un profond soupir. Membre de l’Académie des sciences russe, président de la société mathématique de Moscou, il avait été brièvement arrêté en 2014 pour avoir manifesté son soutien aux protestataires arrêtés après les grandes manifestations sur la place Bolotnaïa de 2012. « J’ai vécu des décennies de folie communiste, mais le plus important est de ne pas se perdre soi-même. » Combative, Irina Prokhorova, universitaire spécialiste de la littérature anglaise et sœur du milliardaire Mikhail Prokhorov, enjoint à l’assistance de ne pas baisser les bras. « Il ne faut pas se défendre mais attaquer, s’adresser au peuple », lance-t-elle, en proposant de remplacer Dynasty par un réseau solidaire. « Sakharov disait que les sciences et les droits de l’homme ne font qu’un. Il faut créer des structures simples, horizontales, avec des gens qui vont s’unir », renchérit Sergueï Loukachevski, directeur du centre Sakharov. Classé lui aussi « agent de l’étranger » depuis plusieurs mois.
Par Isabelle Mandraud (Moscou, correspondante)

vladimir Poutine Courrier Inter

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