La révolution sociale du pape François

LE MONDE | 13.07.2015
Editorial du « Monde ». Le pape François n’a pas fini de surprendre et de déranger. Le premier pontife argentin de l’histoire vient d’achever une tournée d’une semaine dans trois petits Etats sud-américains. L’Equateur, la Bolivie et le Paraguay, qu’il a visités du 5 au 12 juillet, ont en commun d’être trois pays pauvres, imprégnés de culture catholique et ayant chacun une composante amérindienne. Ils sont emblématiques de cette « patria grande » chère à l’ancien archevêque de Buenos Aires, cette utopie portée par les héros des indépendances du XIXe siècle qui tend à faire des nations hispanophones américaines un ensemble politique doté d’un caractère propre.
Sur ces terres qui ont souffert des dictatures militaires et où l’Eglise catholique est confrontée à la montée en puissance des Eglises protestantes, évangéliques ou pentecôtistes, Jorge Bergoglio a fait entendre, trois semaines après son encyclique sur l’écologie, Laudato si’, un message social et politique. « Un autre modèle de développement est possible », a-t-il martelé, en invitant son Eglise à faire siennes les luttes des pauvres et des déshérités. « Votre cri dérange, avait-il lancé à leur intention, en octobre 2014, sans doute parce que l’on a peur du changement que vous exigez. » Avec son franc-parler coutumier, le pape a réclamé pour tous ces « semeurs du changement » l’accès aux droits sacrés des « TroisT’’ » – un toit, un travail, une terre – et un autre partage des richesses. Avec des accents quasiment révolutionnaires, il a dénoncé « le fumier du diable », « l’ambition sans retenue de l’argent qui commande » ou encore « l’économie qui tue ».
Leçons de bonne gouvernance
Si le pape prêche la révolution sociale, il n’est en aucun cas un adepte de la théologie de la libération, qui a connu ses heures de gloire en Amérique latine et dont ses prédécesseurs ont dénoncé les dérives. « Nous avons appris douloureusement, a-t-il déclaré en Bolivie, devant le président très radical Evo Morales, qu’un changement de structures qui n’est pas accompagné d’une conversion sincère des attitudes et du cœur finit tôt ou tard par se bureaucratiser, par se corrompre et par succomber. » Et, a-t-il ajouté en Equateur, devant Rafael Correa, qui se veut aussi révolutionnaire que catholique, « l’immense richesse de ce qui est varié, de ce qui est multiple (…) nous éloigne de la tentation de propositions plus proches des dictatures, des idéologies, des sectarismes ». La « maison Terre » du pape doit reposer sur la diversité.
En bon pasteur, François a visité les détenus d’une prison bolivienne, les enfants malades d’un hôpital au Paraguay, privilégiant partout ces pauvres qui « ont beaucoup à nous enseigner en humanité, en bonté, en sacrifice ». Mais il n’a pas manqué de prodiguer des leçons de bonne gouvernance à ses hôtes. Il a averti M. Correa, qui est confronté à une contestation touchant plusieurs réformes, que « les normes et les lois » doivent « rechercher des espaces de dialogue, de rencontre et ainsi abandonner comme un douloureux souvenir toute forme de répression, le contrôle démesuré et la restriction de liberté ». Et il n’a pas hésité à admonester sévèrement Horacio Cartes, le président conservateur du Paraguay, dénonçant en sa présence les inégalités et les injustices, le chantage et la corruption. Il reste à savoir si, comme sur d’autres sujets, comme la famille et l’écologie, ce pape qui dérange sera suivi par son Eglise.
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