Le pompier spartiate – « Une envie d’égoïsme couve sous les braises de la crise grecque »

 LE MONDE | 13.07.2015 | Par Benoît Hopquin

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Souvenirs du Péloponnèse. C’était en 2007, quand la crise financière n’était encore en Grèce qu’un jeu pipé d’écriture comptable, qu’une entourloupe au fond d’un coffre-fort.
Pourtant il y avait déjà des files d’attente devant les banques. Des incendies ravageaient alors la presqu’île. On se trouvait dans un patelin lambda, répondant au joli nom de Sparte. Les pompiers spartiates luttaient contre les flammes dans un inconfort qu’on ne sait comment qualifier. Ils se battaient en sandales ou presque, ces preux soldats du feu. Leur équipement se résumait à des antiquailles, proche du tuyau de jardin et de la pomme de douche.
Ils avaient bien du mérite, bien de la vaillance, ces pompiers spartiates, en leur surhumaine tâche. Des héros grecs, comment dire autrement ? Aux heures d’épuisement, on en vit pourtant pleurer d’humiliation, d’autres s’emporter de tant d’impuissances. Ils ne mâchaient pas leurs mots contre ceux qui ne les gouvernaient pas et les avaient abandonnés à cette misère technologique. Homère prêtait à ses personnages des « paroles ailées » : là, on était dans le registre des noms d’oiseaux. Bref, Sparte en voulait à Athènes, ce qui n’est jamais bon, tous les classiques le confirmeront.
Farce au milieu de la tragédie
L’opinion publique s’embrasait à son tour. Le pouvoir – le premier ministre était Caramanlis (droite), cela aurait pu être Papandréou (gauche) tout autant –, le pouvoir donc, entreprit de circonscrire en priorité ce foyer politique. Il ouvrit grand le robinet, arrosa. Trois mille euros avancés pour un champ d’oliviers carbonisé, 10 000 euros pour un bâtiment brûlé. L’attestation d’un élu du coin ou même une simple déclaration sur l’honneur suffisait à en bénéficier. Dire si ça y allait, de la concussion et de la signature de complaisance. L’Etat ne pouvait vérifier. Pour parodier La Belle Hélène d’Offenbach, de cadastre chez le roi Ménélas, comme dans tout Hellas, il n’y avait point, hélas !
Devant les banques, les « sinistrés », ruinés et menteurs confondus, formaient des files d’attente interminables. Ainsi fut noyée cette flambée de colère, sous une pluie de liquide. Farce au milieu de la tragédie. Clientélisme sans pudeur, sans fondement et surtout sans fonds. L’Etat payait avec un argent qu’il n’avait déjà plus. Il jouait les faux-monnayeurs. Ces queues en auguraient d’autres, plus tard, autrement cruelles, pour grappiller cette fois des sommes faméliques.
Contre les incendies, les vrais, la Grèce fit appel aux autres pays de l’Union européenne. Ils rappliquèrent prestement, avec bonne volonté et bombardiers d’eau. Ils déclenchèrent le Déluge, à pleins Canadairs. Intervention massive, coup de main sans barguigner. On se trouvait sur le front avec des militaires français de la sécurité civile. Dans ce décor enfumé, un fil les relayait aux camions. Ils l’appelaient dans leur jargon la ligne de vie. Ils étaient survolés par des hélicoptères allemands, coordonnaient du sol les lâchers de retardant. De la belle ouvrage, de la bonne et saine coopération européenne. Ils prenaient des risques, tous ces hommes, mais n’avaient aucun doute : ils devaient être là pour aider leurs collègues grecs. Ils plaignaient plus que moquaient leur dénuement.
La cacophonique agora européenne
Ils étaient également tenus par une certitude de spécialistes. Le feu ne peut brûler deux fois au même endroit. En cela, les financiers diront qu’ils se trompaient. Depuis lors, les incendies ne cessent de passer et repasser sur la Grèce et son économie déjà calcinée. La ligne de vie est désormais une ligne de crédit. Les voisins européens sont las de jouer les pomplards. Ils sont persuadés que ce nouveau combat entre l’eau et le feu est déjà perdu. Ils étaient prêts à laisser tout cramer une bonne fois pour toutes. Tant pis.
C’est là que les Athéniens s’atteignirent et que le témoin s’émeut. On n’est pas expert en dette publique : on lui trouve juste des airs de Minotaure qui boulotte nos enfants et donc notre avenir. On ne fait qu’assister à ce débat sur l’assistanat. On ne pourra guère aider, on le craint. Juste dire qu’il y a quelque chose d’une mordante ironie dans la pièce à laquelle on est convié, dans cette Europe devenue théâtre à ciel ouvert et même agora cacophonique. Des retraités lettons qui reçoivent 300 euros par mois traitent de privilégiés des pensionnés de Thessalonique qui en touchent 600. Des fonctionnaires slovaques daubent sur ces fainéants surpayés moins de 1 000 euros dans l’administration hellénique. Des bistrotiers italiens râlent contre leurs confrères de la mer Egée qui ne règlent pas leurs impôts. Des banquiers luxembourgeois accusent les armateurs du Pirée d’évasion fiscale. Des ouvriers allemands s’emportent contre ces Athéniens qui roulent tous, c’est bien connu, en Mercedes ou Porsche Cayenne. Des agriculteurs français se foutent de la gueule des pâtres grecs sous subventions. Dans ce concours de stoïcisme qu’est devenue l’Europe, voilà que nos Spartiates sont traités de jouisseurs et de chiffes molles.
Il y a quelque chose de délétère, de monstrueux dans cette volonté de sauver chacun sa maison des flammes. Le signe que l’idéal européen d’une prospérité commune laisse la place à la crainte d’une ruine collective. Argumentée ou spontanée, mue par la réflexion ou la peur, une envie d’égoïsme couve sous les braises de la crise grecque. Elle est plus grave sans doute que tous les milliards partis en fumée. Plaie d’argent n’est pas mortelle ? Pour l’Europe, c’est à voir.
Ce qui vaut à l’échelle du continent vaut aussi en France. La dépression économique ronge les cœurs autant que les finances. Il y a dans l’air du sauve-qui-peut, du chacun pour soi, une volonté de barricader sa porte et pas seulement parce qu’approchent les vacances. Alors, à quand la reprise ? Le gouvernement l’espère, astique son casque et joue du pin-pon. Il est droit dans ses bottes face à ces déficits qui consument tout. Il entend mater l’incendie. Ah !, le brave pompier spartiate !
Benoît Hopquin Journaliste au Monde

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Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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