Une dette de riches pour les hôpitaux de Paris

Charlie Hebdo N° 1200 du 22 juillet 2015 – Par Patrick Pelloux
La France, premier système de santé au monde (en raison surtout de la Sécurité sociale), a toujours soigné des étrangers très riches qui n’ont pas de système de santé de qualité dans leur pays ou qui veulent consulter nos spécialistes. Du coup, tous les gouvernements, de droite comme de gauche, ont eu la même idée : permettre à ces personnes de venir se faire soigner, et ainsi faire entrer du pognon.

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L’idée est intéressante : profiter de la notoriété de la médecine française pour gagner de l’argent dans les hôpitaux publics en pratiquant une majoration de 30 % par rapport aux tarifs normaux. D’habitude, seuls les professeurs de médecine recevaient les fortunés venus du monde entier en consultations privées, mais avec un texte législatif voté en 2011, c’était sûr, la France tenait un moyen de gagner du PIB avec son système de santé. Les patients étrangers pauvres ou/et sans papiers bénéficient de l’aide médicale d’État et ne comptent pas dans ces mesures. Nous parlons bien des étrangers richissimes qui tiennent le pétrole, la finance, le pouvoir économique et politique… Des boîtes de communication ont fait de la publicité sur le mode « Soignez-vous bien, soignez-vous français », surtout au Moyen-Orient et en Asie.
Comme lorsqu’ils voyagent, dans les palaces, dans les restaurants, dans les magasins de luxe, les riches payent, alors pourquoi ne pas développer une business class sanitaire en France ? Les centres hospitalo-universitaires de Marseille, Toulouse, Lyon et Strasbourg se sont lancés dans cet accueil des malades riches. Le bilan, commencé il y a quatre ans, vient d’être fait par les hôpitaux de Paris : les riches ou leurs États ne paient pas forcément, et les impayés ont grandi. Le riche est ingrat et peut être malpoli, sans doute avare, et c’est pour cela qu’il est riche. Les directions des hôpitaux, sans doute naïves, pensaient que les riches étaient honnêtes…
Des ambassadeurs peu diplomates
La pédiatrie est en tête de cet accès aux soins, car le riche est comme le pauvre : il prend soin de ses enfants. Puis les maladies digestives, la cardiologie, l’urologie et l’appareil génital masculin (le riche y tient comme les pauvres), la neurologie, l’orthopédie, et la cancérologie… 80 % des dossiers de ce nouveau marché ont été conclus avec l’Arabie saoudite, le Koweït et les Émirats Arabes Unis. Aucun racisme là-dedans : les riches sont là-bas, baignant dans le pétrole. Mais ils ont compris qu’en arrivant par les urgences ils ne paient pas la majoration de 30 %, ou encore grâce à des accords internationaux, des actions humanitaires… Bref, des petits passe-droits que les riches adorent. Et les organismes censés couvrir les dépenses ne paient pas, car ils savent qu’une fois rentrés chez eux aucune poursuite n’est possible. Le malade est parti avec sa santé retrouvée et son pognon, et la dette reste.
Hopital-dessinBilan : la note de cette business class sanitaire des hôpitaux de Paris est sévère. Les économistes et autres directeurs des hôpitaux, si prompts à donner des conseils et à faire des économies drastiques, en supprimant des postes ou en fermant des hôpitaux, sont incapables de monter un simple système de facturation pour que les riches paient… Mais le plus paradoxal est le personnel diplomatique. L’ambassade d’Arabie Saoudite doit plus de 3 millions d’euros à l’Assistance Publique-Hôpitaux de Paris. Une goutte de pétrole dans leur océan de pognon ! L’ambassade d’Algérie doit 255 000 euros, moins que celle du Congo, dont la dette s’élève à 300 000 euros. Ce qui n’est rien du tout par rapport à l’argent que possèdent leurs dirigeants. Mais il y a aussi des pays européens, dont la Belgique et l’Italie, ce qui me fait redire l’intérêt d’inventer une Sécurité sociale européenne. Au total, tous pays étrangers confondus, les malades riches ont laissé en 2014 une ardoise de 118 574 255,62 euros aux seuls hôpitaux de Paris, soit à peu près le plan d’économies de l’année ! Mais impossible de la recouvrer.
Quant au Quai d’Orsay, il est incapable d’aller présenter la note aux ambassades, qui sont bien impolies de ne pas payer leurs dettes, comme celle des États-Unis, qui doivent juste 9 000 euros, paradoxe du pays où la santé est très chère. Une fois de plus, un projet intéressant et qui aurait permis de vendre en quelque sorte le savoir-faire de notre pays échoue lamentablement dans une dette créée par les riches ! À ce jeu de dettes, les riches sont toujours les plus forts et en bonne santé à peu de frais.

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
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