La croissance à toujours exigé l’appauvrissement

La Décroissance – Journal alternatif juillet août 2015 – par Firoze Manji*
Les partisans du capitalisme vert veulent accélérer le déploiement de technologies et font croire à la possibilité d’un développement durable Pourquoi cette stratégie est-elle en passe d’échouer ?
L’échec est en partie dû à la promotion de fausse solutions, mais il est également dû au fait que la dynamique du capitalisme néolibéral exacerbe vraiment le problème.
Nous vivons une période crise majeure du capitalisme caractérisée par le déclin quasi général du taux de profit. C’est aussi une période de concentration et de centralisation du capitalisme sans précédent, où quelques centaines d’entreprises contrôlent tous les aspects de la vie et de financiarisation inouïe du capital. La baisse du taux de profit dans la production pousse à la spéculation dans le crédit, les marchés immobiliers et boursiers – les secteurs non productifs de l’économie. Nous sommes dans une ère du « je prends, je ne construis pas » Dans ces conditions, l’accumulation par la dépossession est à l’ordre du jour – tout pour obtenir un taux de rendement plus rapide : l’accaparement des terres qui entraîne la privation des moyens de subsistance de millions de personnes; la suppression d’emplois et la réduction des salaires; l’extraction de ressources naturelles; la marchandisation de la nature;, pour la transformer elle aussi en source de profit par la spéculation; l’ouverture par la force de territoires à exploiter (si besoin en utilisant la puissance militaire).
Et tout cela place nos gouvernements davantage sous la tutelle des entreprises, des banques et des institutions financières, que sous celles des citoyens. Le néolibéralisme, pour résumer, est la politique promue par le capital, comme solution à la crise du capital. Le capitalisme a engendré le réchauffement climatique, la destruction de la bio diversité, l’intensification de la déforestation et de la désertification, de la toxicité et de la pollution de l’air, de l’eau et du sol. Face à l’inquiétude grandissante du public sur le changement climatique, le capital a cherché à tout prix à cacher sa soif de taux de profit plus élevés sous un voile « vert ». Mais ce vert n’a rien à voir avec la préservation de la nature : c’est plutôt le vert des billets du dollar US.
Lutter contre les problèmes engendrés par le réchauffement climatique demande du long terme et des interventions mûrement réfléchies. Mais le capital, avec sa recherche désespérée de profits, fait obstacle à une telle  approche. Les règles sont le court-terme, la liquidation d’actifs, la recherche de rente, le vol, l’accaparement des ressources, la répartition forcée des pauvres vers les riches, la privatisation accélérée et toutes sortes de nouvelles escroqueries commises sous le nom de « valeur actionnariale ».
1163948578Conforme à l’idéologie néolibérale actuelle, la « solution » du capitalisme « vert » consiste à accroître la marchandisation et la financiarisation de la nature, des êtres vivants et des écosystèmes. Le « capitalisme vert » part du principe que tout a un prix sur le marché, même la régulation du climat. Parmi ses « solutions », il y a le REDD (1), la privatisation de l’eau, la promotion de l’agriculture industrielle, soumettant les petits paysans à la domination du complexe agro-industriel, la géo-ingénierie (2), les organismes génétiquement modifiés, les nanotechnologies et ainsi de suite. Loin de réduire les émissions, il est prouvé que ces solutions ne font qu’exacerber les problèmes liés au réchauffement climatique. Ce n’est pas très surprenant. Comme l’a dit Einsten, on ne peut pas résoudre un problème avec le même type de pensée que celle qui l’a créée. Au fond, la soi-disant « économie verte » est seulement une autre version du business as usual, c’est-a-dire la volonté d’accroître le taux de profit par tous les moyens et aussi vite que possible afin d’alimenter la croissance économique.
En Afrique, les conséquences du changement climatique sont plus dramatiques qu’en Europe : désertification, pénurie d’eau, problèmes alimentaires… quelles sont les principales menaces ?
L’Afrique est un des continents les plus vulnérables à l’impact du changement climatique. C’est non seulement dû au fait que les hausses de température prévues sur le continent devraient dépasser de plusieurs degrés les autres régions du monde, mais aussi à la dévastation économique, sociale et politique qui touche les pays africains depuis les trente dernières années, engendrée par le mise en place forcée de politiques néolibérales. Celles-ci ont laissé les populations appauvries, vulnérables et déjà gravement touchées par le réchauffement. La privatisation à grande échelle des biens communs, la submersion des marchés  africains par les marchandises produites dans les pays capitalismes avancés, la baisse dramatique de la production à valeur ajoutée, la suppression de la subvention aux agriculteurs, la location ou la vente de larges surfaces de terres les plus productives aux sociétés multinationales pour la spéculation, tout cala conduit à des niveaux sans précédent de privation de terres et de chômage. Dans de grandes régions dédiées à l’agriculture de subsistance, la production a même dû s’arrêter. Avec des prévisions sur la baisse de rendement de l’agriculture qui vont jusqu’à 50% dans certains pays, le continent est confronté à une grave insécurité alimentaire.
Même sans changement climatique, on estime que plus de 25% de la population africaine (soit 200 millions de personnes, souffre de déjà de « stress hydrique ». Les nappes phréatiques en déclin sont déjà empoisonnées par les effluents de l’extraction minière et de l’agriculture industrielle, que dirigent les multinationales. Selon les prévisions actuelles sur le réchauffement climatique, on estime que 600 millions de personnes supplémentaires risquent de subir des pénuries d’eau plus lourdes au cours des vingt prochaines années. Les terres de basse altitude situées sur les côtes des petites îles sont déjà confrontées à des inondations avec la hausse du niveau des mers, et la situation va empirer ces prochaines années. La désertification pousse des communautés à se déplacer vers des régions plus fertiles et à imposer leur présence à des populations déjà établies et installées.
Diriez- vous qu’il existe une opposition fondamentale entre la croissance et la préservation des écosystèmes ?
94531227_oJe pense qu’il y a une opposition fondamentale entre la croissance de l’économie capitaliste et la préservation d’un équilibre dans l’écosystème dont les humains font partie. La hausse du PIB reflète l’enrichissement de quelques uns et l’appauvrissement de la majorité. Depuis ses origines, la croissance de l’économie capitaliste s’est toujours faite au détriment de cet écosystème. Elle a engendré l’esclavage de millions de personnes, les génocides, la colonisation, la destruction des ressources non renouvelables, le pillage, la piraterie,, la militarisation, le vol, l’empoisonnement de la nature, la disparition d’espèces animales et végétales, la dépossession et la captivité des cultures et des sociétés, enchaînées aux relations sociales de la production capitaliste, déterminées par l’intérêt d’une minorité dans l’accumulation du capital. La croissance du capital a toujours exigé une récession forcée et l’appauvrissement qui en résulte, pour la grande majorité des peuples et des économies du tiers-monde. Beaucoup de gens prennent enfin conscience de l’effet cumulatif de ce mode destructif de production, à la fois sur la capacité de l’écosystème à se renouveler de manière soutenable, et sur la menace imminente qui pèse sur la viabilité de la planète considérée comme système vivant. Le système auquel nous sommes soumis aujourd’hui ne permet pas l’équilibre, puisqu’il est dans sa nature même d’utiliser tous les moyens possibles pour qu’une minorité puisse accumuler, par la dépossession et la destruction. C’est cette logique qui aboutit au grave déséquilibre de l’écosystème et menace son existence même.
 Comment réorganiser nos sociétés vers la simplicité et la solidarité ?
Je n’aurais pas la place d’esquisser un manifeste, mais permettez-moi de faire quelques suggestions pour alimenter le débat. Les problèmes auxquels nous sommes confrontés ont été créés et perpétués par un système qui a un appétit vorace pour le profit, sans égards à l’impact écologique. Ce que l’on oublie souvent, c’est que dans l’écologie sont comprises les sociétés humaines. La solution ne peut donc être considérée en termes écologiques, mais plutôt en termes sociaux et politiques. Pour rétablir un équilibre écologique, la condition préalable consiste à encourager et à développer les mouvements populaires, notamment parmi les personnes les plus privées de droits et précarisées par le système. Sans la participation active des masses populaires, nous ne pourrons pas trouver une solution qui surmonte le déficit démocratique du système actuel. Peut-être que la première étape nécessite un débat public sur la question : comment démocratiser l’économie et les manières de prendre les décisions. Qui décide de ce qui est produit, pourquoi on le produit, combien on en produit, pour qui on le produit ? Actuellement, c’est une minorité qui prend ces décisions, sans en rendre compte aux citoyens, ni même les en informer. Le débat public sur de telles questions est nécessaire pour contester le « droit » de cette minorité à prendre des décisions qui affectent la majorité.
La démocratisation de tous les aspects de la  vie – que ce soit à propos de la production, de la distribution, de la santé, du logement, de l’assainissement, de l’éducation, etc. – est un préalable indispensable. Nous devons nous pencher de la même manière sur la démocratisation de l’énergie, de la production alimentaire, de la gestion des ressources et ainsi de suite. Tous ces aspects de la vie sont actuellement contrôlés par les sociétés transnationales…
(1) Réduire les émissions de CO2 provenant de la déforestation et de la dégradation des forêts, une initiative de l’ONU liée au marché du carbone
(2) La géo-ingénierie est l’ensemble des techniques, notamment les épandages aériens illégaux de produits chimiques dans l’atmosphère (chemtrails), qui visent à modifier le climat terrestre et l’environnement à grande échelle. Elle est expérimentée par les militaires en tant qu’arme de guerre depuis la seconde guerre mondiale. Au-delà de l’aspect moral, les critiques mettent en avant l’absence de connaissance des effets secondaires de la géo-ingénierie, étant donnée la complexité du système climatique.
* fondateur de Pambazuka news (Pambazuka signifie levez-vous ou réveitlez-vous en Kiswahili) est un outil pour le changement social progressif en Afrique) et directeur de Pan-African Baraza, think-thank de réflexions sur la réinvention de l’avenir africain.

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