La vie après le mensonge . « Rien sur Rawicz »

 LE MONDE | 11.08.2015

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EN 1956 ? Slawomir Rawicz, ex-prisonnier du goulag, raconte dans un livre comment, en 1942, il a recouvré la liberté après avoir marché 6 000 km à travers l’Asie. Son récit d’un Tibet fantasmagorie éveille pourtant les soupçons.
aRawicz_9596En 1956, Slawomir Rawicz, un ex-officier de cavalerie polonais installé en Grande-Bretagne, publie The Long Walk (A marche forcée, Albin Michel, 1957), le récit de son évasion du goulag et de l’odyssée qui l’a conduit à pied jusqu’en Inde. Il raconte comment il a été fait prisonnier par les Russes en 1939, torturé à la Loubianka, la terrible prison moscovite, condamné à vingt-cinq ans de travaux forcés, interné au camp 303, en Sibérie orientale. Il a préparé son évasion avec la complicité de la femme du chef de camp et convaincu six codétenus, dont un Américain (Smith, le sage de la bande) et un Yougoslave (Zaro, le boute-en-train).
Ils ont coupé les barbelés une nuit de blizzard du début de l’année 1942, marché vers le sud, 30 kilomètres par jour sans jamais s’arrêter, pendant un an. Dans une forêt près du lac Baïkal, les fugitifs ont rencontré une jeune Polonaise évadée d’un kolkhoze. Avec elle, ils ont traversé la Mongolie, failli mourir de soif dans le désert de Gobi (la jeune femme fut la première du groupe à tomber, morte d’épuisement). Ils ont marché encore vers Lhassa à travers le Tibet et franchi l’Himalaya pour arriver en Inde. Lorsque Rawicz goûte enfin la liberté si chèrement conquise, après avoir marché 6 000 kilomètres à travers le cœur vide de l’Asie, seuls trois de ses compagnons ont survécu. Ils sont recueillis par une patrouille britannique qui brûle leurs frusques infestées de vermine. Hospitalisé à Calcutta, Rawicz sombre dans le sommeil, pour un mois.
En pleine guerre froide, les lecteurs se précipitent sur cette exaltante aventure vécue. Qui, à part un stalinien non repenti, ne s’identifierait pas à cet homme courageux, qui a pu s’évader à temps de l’immense prison glacée qu’est devenue l’Union soviétique ? A marche forcée est traduit en vingt-cinq langues, et vendu à un demi-million d’exemplaires.
Incohérences dans le récit
Les règles de la narration veulent que l’on ménage son suspens. Mais ce serait mentir que de commencer par raconter la belle destinée du livre de Slawomir Rawicz et tout ce qu’il a inspiré : d’autres livres, d’autres longues marches et, pas plus tard qu’en 2010, un film grand public et grand budget. Mentir étant ici proscrit, il est impossible de cacher plus longtemps que, dès sa sortie, A marche forcée a été passé au crible par des connaisseurs qui ne lui ont pas laissé la moindre chance : toute la deuxième partie du livre, celle qui en faisait une épopée fabuleuse, n’est qu’une supercherie. Le premier à réagir a été l’Ecossais Peter Fleming. Contrairement à son frère Ian qui a choisi la fiction (oui, 007), Peter Fleming, écrivain voyageur, conte ce qu’il vit vraiment : Courrier de Tartarie (Phoebus, 2001) est un livre pince-sans-rire sur sa traversée de l’Asie centrale, sept ans avant Rawicz, et sur un itinéraire en partie commun – le livre est encore plus savoureux quand on le lit en « stéréo » avec Oasis interdites (Grasset, 1937), écrit par sa compagne de voyage, la formidable et sérieuse Suissesse Ella Maillart.
 Dès 1956, Peter Fleming met le doigt sur le chapitre XXII du livre de Rawicz, « Les abominables hommes des neiges », où est relatée la rencontre avec un couple de yétis. Rawicz vient de passer une nuit froide et rude en altitude – « le sang me coulait dans la barbe et y gelait aussitôt ». Les fugitifs passent des heures à observer les créatures, dont l’une mesure plus de deux mètres quarante, et qui refusent de leur céder le passage (« – Je crois qu’ils se moquent de nous, dit Zaro »).
Rawicz n’est pas le seul à attirer le chaland avec un yéti (deux, c’est plus rare). Pour un éditeur traitant d’Himalaya, ignorer l’abominable homme des neiges serait presque une faute professionnelle : Edmund Hillary l’a cherché, Hergé l’a trouvé et, dans les années 1980, l’alpiniste Reinhold Messner a encore réussi à financer une expédition yéti au Tibet. Peter Fleming est sceptique, mais il s’étonne : « Un imposteur ordinaire aurait davantage travaillé sa copie… »
Au même moment, le diplomate Hugh Richardson, longtemps en poste à Lhassa, chronique A marche forcée dans l’Himalayan Journal (vol. 22, 1957). Il rappelle que le contrôle de la frontière indienne était très strict pendant la guerre et estime très improbable qu’un groupe d’évadés ait pu la traverser sans être repéré : les sentiers vers Darjeeling descendent des vallées étroites et traversent des villages gardés par des postes-frontière qu’il est impossible de contourner.
Mais ce qu’il trouve littéralement incroyable, c’est le Tibet fantasmagorique décrit par Rawicz : « Il n’y a aucun nom de lieu, les détails sur le paysage ou les coutumes locales sont flous. » Le spécialiste dresse la liste de tout ce que Rawicz raconte de travers, et surtout de tout ce qu’il n’a pas vu au Tibet. Echantillon : pas un monastère, pas un moine, pas un nomade, pas une seule inscription au bord du chemin, pas de drapeaux à prières alors qu’ils ornent tous les cols… Et pas de tsampa.
Sylvain Tesson sur les traces des évadés
arawicz10Slawomir Rawicz est alors invité à la BBC. Le journaliste lui tend une perche. La tsampa, vous connaissez ? Non, Rawicz ne connaît pas la farine d’orge, nourriture de base au Tibet et dans toute l’Asie centrale. Autant prétendre traverser l’Angleterre et ne pas savoir qu’on y boit du thé, sourit Peter Fleming. Il y a bien d’autres incohérences dans le récit : le centre de la Chine est traversé de routes fréquentées que Rawicz ne voit, ne mentionne ni n’emprunte. Il prétend que la troupe a survécu douze jours sans boire, une hérésie physiologique. Et il a vu pas mal de mirages : des palmiers dans le désert de Gobi et, sur un fleuve de Mongolie, un sampan et sa cargaison de melons gros comme des ballons de foot…
A marche forcée a été écrit par un journaliste du Daily Mail, Ronald Downing, le nègre à qui Rawicz exprime sa reconnaissance en page de garde. Le journaliste l’a d’abord fait témoigner pour un article sur le yéti qui fait la « une » de son journal le 7 janvier 1954. A l’époque, une autre histoire d’évasion à travers l’Himalaya connaît un gros succès en Europe : Sept ans d’aventures au Tibet (Arthaud, 1954), où l’Autrichien Heinrich Harrer raconte comment il a fui en 1944 un camp de prisonniers en Inde pour se réfugier à Lhassa (on découvrira plus tard que Harrer, ancien SS, avait d’autres raisons de passer sept ans au Tibet, mais le mensonge par omission n’a pas sa place dans cette série). On peut imaginer que le nègre a commencé par écrire le chapitre XXII, la rencontre du couple de yétis… Le reste du livre en découle : c’est une fable.
Le héros rassemble ses compagnons, part à l’aventure, les perd l’un après l’autre, surmonte les épreuves avec courage et persévérance pour conquérir le château de ses rêves : sa liberté. Certaines histoires sont assez fortes pour émouvoir des lecteurs à naître. Pour elles, les rayons du détecteur de mensonge ne sont pas mortels : au contraire, ils semblent agir comme un stimulant. C’est ainsi que l’on retrouve Sylvain Tesson dans le Transsibérien à la poursuite de Rawicz, qu’il connaît par cœur depuis l’adolescence : « J’avais quinze ans et je vécus avec ce livre la première de ces nuits par la suite sacrifiées tout entières à la lecture de Céline, de Lawrence, de London, d’Hamsun et des romanciers russes. »
 « Je suis sous le choc »
Dans L’Axe du loup (Robert Laffont, 2004), Tesson raconte ses huit mois à pied, à cheval et à vélo sur les traces de Rawicz et des évadés du goulag. Il cherche l’introuvable camp 303 au nord d’Irkoutsk (l’ONG russe de défense des droits de l’homme Memorial n’en a jamais entendu parler), regarde les champs de cailloux du désert de Gobi et se demande comment Rawicz a pu y voir des dunes et des palmiers. Il se dit hanté, les nuits d’insomnie, par Zacharius Marchinkovas, le compagnon de Rawicz, mort pendant son sommeil parce qu’il avait renoncé à lutter. Il cherche Rawicz à Darjeeling, où un colonel indien le laisse consulter les listes d’arrivées d’étrangers en 1942. Ce qu’il voit est le leitmotiv de son livre : « Rien sur Rawicz. » Mais le propre des évadés, dit-il, est d’échapper aux registres. Tesson se révèle funambule, capable de marcher sur le fil entre le réel et les mots. Il est parti géographe et journaliste, L’Axe du loup le révèle écrivain. Le talent donne droit à la pirouette élégante : « Le drame des hommes à l’existence romanesque est qu’on les tient pour affabulateurs quand ils racontent leur vie. »
En 2006, Cyril Delafosse-Guiramand, évadé d’une école de communication lyonnaise, part à son tour sur les traces de Rawicz. Il est en Mongolie quand Hugh Levinson le contacte sur son téléphone satellite. L’enquête du journaliste de la BBC montre que Rawicz ne s’était pas évadé mais qu’il a été libéré en 1942 dans le cadre d’un accord anglo-soviétique. L’aventurier découvre le mensonge en direct : il dit qu’il a les mains moites, la sueur lui coule dans le dos : « Je suis sous le choc, ce projet qui m’a demandé tellement de temps et d’énergie »… Mais il fait front et continue son trek en mémoire des victimes du goulag. Plus tard, il est contacté par le réalisateur australien Peter Weir, qui prépare un long-métrage sur l’histoire de Rawicz. Désarçonné devant l’étendue du mensonge, Weir a gommé le personnage de Rawicz de son film, mais maintient le projet. Cyril Delafosse-Guiramand participe aux repérages, puis est engagé pour conseiller les acteurs : il leur apprend comment fabriquer un hameçon avec du fil de fer, allumer un feu, marcher avec l’air épuisé. La fiction doit ressembler à la réalité, même si cette « réalité » est une fiction. Quand The Way Back (Les Chemins de la liberté) est sorti, en 2011, Cyril Delafosse-Guiramand l’a vu trois fois en salle. Il l’a trouvé « très crédible et très réaliste ».
Changer le monde : tel est le thème de l’édition 2015 du Monde Festival qui se tiendra les 25, 26 et 27 septembre à Paris avec Anne Hidalgo, Emmanuel Macron, Thomas Piketty, Matthieu Ricard, Chantal Jouanno, Jordi Savall… Comment réguler Internet ? Va-t-on vers la fin de la croissance ? Quels contre pouvoirs à la civilisation numérique ? La musique peut-elle changer le monde ? Retrouvez le programme sur Le Monde Festival.
Par Charlie Buffet

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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