Philosophie – Comment vivre sa vie ?

Le Monde 15/08/2015
aalain_badiou_1400x975Aux Controverses du  » Monde  » en Avignon, Alain Badiou a plaidé pour une philosophie de la volonté qui ouvre l’espace des possibles, face au climat de résignation qui domine l’époque. «  Tu peux, donc tu dois « , telle est la maxime héritée de son père à laquelle il reste fidèle
Il est bien loin le temps où Saint-Just pouvait s’écrier que  » le bonheur est une idée neuve en Europe « . Le rêve européen s’épuise dans la bureaucratie de l’ère post-démocratique. De la Syrie aux attentats contre Charlie, une fraction de la jeunesse préfère désormais la barbarie à l’ennui. La quête d’identité vire à la guerre des communautés. Et les actes de désertions intérieures se multiplient. Dans l’entreprise comme dans les partis, la déloyauté grandit. Et la France détient le triste record de consommation de psychotropes en Europe. Face à cette perte de sens, chacun, dans son couple, sa famille ou auprès de ses amis, se protège, se retrouve, se replie. Chacun cherche à préserver ces îlots de bonheur arrachés au nihilisme contemporain.
Ne noircissons cependant pas trop le tableau. Les Français font – plus que d’autres – des enfants, signe de confiance en soi et en l’avenir. On vit en bien meilleure santé et beaucoup plus longtemps dans nos contrées. Sans compter que des élans collectifs viennent parfois redonner le moral aux citoyens atomisés. Et il est possible d’envisager le 11  janvier comme la manifestation d’une immense pulsion de vie, une envie de refuser le  » viva la muerte «  mondialisé.
C’est pourquoi nous demandons aux philosophes de nous orienter dans nos vies, de nous guider dans le brouillard du temps présent. Mais de l’amour à la séparation, de la rencontre à l’engagement, de la maladie à la mort, quels chemins emprunter pour vivre une vie qui vaille la peine d’être vécue ? Invité aux Controverses du Monde au Festival d’Avignon, Alain Badiou a plaidé pour une philosophie de la volonté face au climat de résignation qui domine l’époque. Car ce philosophe engagé tient à distinguer bonheur et satisfaction.
La satisfaction, ce n’est pas que la jouissance de la consommation. C’est la vie bien gérée, avec une bonne place dans la société,  » une belle voiture et de belles vacances à l’étranger « . En un mot, tout ce à quoi il est normal d’aspirer. Le bonheur, c’est autre chose :  » C’est découvrir que l’on est capable de quelque chose dont on ne se savait pas capable « , à l’image de l’amoureux qui change sa vie pour l’être aimé.
A l’aide d’exemples contemporains (de la crise grecque à l’ampleur des séparations au sein de notre nouveau désordre amoureux), Alain Badiou réactive le combat entre les sagesses antiques. D’un côté, le stoïcisme – ou même l’épicurisme –, qui recommande d’accepter le monde tel qu’il est. De l’autre, le platonisme, qui affirme qu’un soleil brille au-dessus du théâtre d’ombres de notre caverne, puisque, comme le dit Rimbaud,  » la vraie vie est absente « .
Comment vivre sa vie ? C’est peut-être la question des questions. Il n’est pas étonnant qu’une maxime paternelle compte davantage pour Badiou que toutes les théories  » Tu peux, donc tu dois « . C’est pourquoi les vertus capitales de cette conception du bonheur sont le courage et la fidélité.  » Aie le courage de te servir de ta volonté pour qu’advienne cette puissance dont tu ne te sentais pas capable « , tel pourrait être le nouvel impératif catégorique de nos temps désorientés.
Nicolas Truong © Le Monde

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Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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