Revenu universel : une idée pas si folle et une utopie à portée de main

Charlie Hebdo – 19/08/2015 – Jacques Littauer –
Croissance ou pas, la pauvreté est là, même dans les pays riches. Le seul moyen de l’éradiquer, et d’en profiter pour sortir de la course au « plein-emploi », c’est de mettre en place une allocation qui soit versée à tous, sans condition.

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Rien qu’en France, 8,5 millions de personnes ont des revenus inférieurs au seuil de pauvreté (987 euros mensuels). Et le RSA, fixé à 514 euros pour une personne seule, est très loin de ce seuil, que les smicards (1135 euros nets par mois) ne dépassent pas de beaucoup.
Face à ce sombre tableau, on a envie de faire autrement. Et d’abord de se débarrasser de toutes ses procédures tatillonnes qui font que des millions de bénéficiaires potentiels d’aides sociales n’en font pas la demande histoire de ne pas se sentir « redevables » de la société. Ainsi, les associations estiment qu’il y a autant de personnes ne faisant pas valoir leurs droits au RSA que de bénéficiaires (1,7 million environ).
Or, ainsi que l’expliquait déjà le philosophe Thomas More, ce ne sont pas les individus qui ont une dette à l’égard de la société, c’est la société qui est redevable de nous permettre de vivre dignement. Instaurer une allocation universelle, c’est le moyen de cesser de faire du « social » un coût pour la société, et de rappeler au contraire que c’est le « capital » qui constitue un prélèvement sur la richesse (entendue dans tous les sens du terme) collective.
Et c’est possible. En regroupant toutes les aides et prestations sociales (retraite, chômage, logement, handicap, etc.) en une seule et en procédant à une ambitieuse réforme  fiscale frappant les dividendes, les hauts revenus et les patrimoines, on pourrait financer une allocation qui serait versée à tout le monde, riches comme pauvres, jeunes comme âgés, ruraux comme urbains. Un financement d’autant plus aisé si on prend en compte la disparition du chômage et tous les coûts afférents que permettrait la création de l’allocation.
Son montant ? Il pourrait atteindre 1 000 euros par mois, si l’on taxait les revenus (autres que l’allocation) à 60%, comme le montrent les travaux de Marc Basquiat (revue Mouvements, 2013/1). De quoi commencer à « changer la vie ». Et même pour des montants inférieurs, proches de ceux du RSA actuellement, on obtiendrait une réduction significative de la pauvreté  et des inégalités.
70527488 Mais qui continuerait à travailler dans ces conditions ? Comme le souligne Baptiste Mylondo dans un essai paru en septembre 2012 *, les expériences grandeur nature menées aux États-Unis et au Canada dans les années 1970 ainsi que le comportement des lauréats du Loto  du type « salaire à vie » montrent que la plupart des gens continuent de travailler – mais qu’ils font moins d’heures. Travailler moins pour travailler tous, voilà la bonne idée ! Par contre, ce qui pose problème, c’est que l’allocation universelle pousse la personne la moins bien payée d’un ménage, générale la femme, à davantage réduire ses heures de travail, voire à cesser son activité, quand son compagnon continue de travailler comme avant.
Il n’est cependant pas réaliste de penser que tout le monde va cesser de bosser parce qu’il touche 1 000 euros par mois . Et même à supposer que cela soit le cas, on aurait alors une situation très intéressante, car il faudrait bien s’organiser pour effectuer les métiers les plus pénibles, ceux d’ouvrier du bâtiment, d’agriculteur, de puéricultrice, de femme de ménage, de balayeur… Pour une fois, ce sont les personnes qui occupent ces métiers aujourd’hui mal payés qui seront en position de force.
Comment cela se passera-t-il ? Est-ce que ce sera à chacun son tour ? Ou est-ce que nous nous cotiserons pour payer (cher) une personne qui accomplira la tâche que tout le monde rejette ? On en saura peut-être un plus avec les expérimentations prévues dans les mois à venir dans la ville d’Utrecht (Pays-Bas) et en Finlande.
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* Pour un revenu sans condition. Garantir l’accès aux biens et aux services essentiels
Format 11x 16 / 164 pages / Éditions Utopia / Prix TTC : 8 €
Lire aussi : Financer l’allocation universelle, une utopie à portée de main (Le Monde Diplomatique , mai 2013, par Baptiste Mylondo) « Mais ce serait impossible à financer ! » Voilà, d’ordinaire, la première objection faite aux promoteurs d’un revenu universel déconnecté de l’emploi. La première, mais sans doute aussi la plus faible…
« On humilie plein de gens à cause de cette complexité inutile » (mouvement pour un revenu de base, septembre 2012, Stanislas Jourdan) « Le revenu de base constitue une technique souple, intelligente de partage de l’emploi. Il facilite la réduction volontaire du temps de travail ou l’interruption de carrière au moment où les travailleurs le désirent, que ce soit pour acquérir un complément de formation, éviter un burn-out ou mieux s’occuper de leurs enfants. Les postes ainsi libérés peuvent être occupés par celles et ceux qui en sont aujourd’hui exclus.  » – Philippe Van Parijs
Utrecht, la ville où la pauvreté n’existera (peut-être) plus…  À partir de janvier 2016, la ville d’Utrecht au Pays-Bas (300.000 habitants, 4e ville du pays) a décidé de tenter l’expérience avec un groupe de 300 citoyens au chômage et bénéficiaires des minima sociaux.

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