La vie après le mensonge – La sincérité de Maestri …

Le Monde 15 08 2015

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En  1959, Cesare Maestri et Toni Egger se lancent dans l’ascension du Cerro Torre, en Patagonie. Seul l’Italien en reviendra vivant. Il jurera avoir atteint le sommet. Pourtant, aujourd’hui, il semble prisonnier d’un mensonge
acesare mastri portrait154x116Le vieil alpiniste a donné rendez-vous dans un café en face de son magasin de souvenirs, Le Cose Buone di Cesare Maestri – liqueurs et pitons en chocolat. Il arrive appuyé sur un déambulateur, le teint gris  :  »  Je suis fatigué, épuisé… Je ne sais pas si je vais y arriver.  «  Cesare Maestri, 85 ans, souffre. Il sait ce qui l’attend. Il va encore devoir parler du Cerro Torre. Il s’assied, sort un livre d’un sac en plastique jaune. Sans attendre les questions, il attaque la dernière mise au point de cette histoire qui l’empoisonne depuis 1959. Il s’arrête un instant et me regarde droit dans les yeux, la voix pleine de colère  :  »  Je n’en ai rien à foutre, moi, du Torre. Maudit soit le jour où j’ai été au Cerro Torre  !   »
Cesare Maestri est sincère. Dino Buzzatti l’avait vu, en  1961, dans sa préface du livre de Maestri, Arrampicare e il mio mestiere –  »  grimper est mon métier   » – (Baldini &  Castoldi, non traduit). C’est une préface sincère  : l’écrivain commence par dire que personne ne la lira et qu’elle ne lui servira même pas à se faire emmener en montagne gratis, car aller dans du facile avec Maestri, ce serait comme  »  avoir à disposition la Marilina Monrœ et faire une partie d’échecs  « . L’écrivain aime bien l’alpiniste  : tempérament de volcan, physique d’athlète grec, gentillesse. Il aime bien son livre  : Maestri ne prétend pas être un écrivain,  »  mais il est sincère. Ce qui est dans son âme, il l’écrit jusqu’au bout. D’où la force indiscutable et la poésie de beaucoup de ses pages  « .
87548219_pPauvre Buzzatti  ! Il ne pouvait pas savoir, car personne ne le savait à l’époque, qu’il avait entre les mains le récit du plus beau mensonge de l’histoire de l’alpinisme. Cesare Maestri n’a pas gravi le Cerro Torre, le symbole de l’inaccessible, défiant les tempêtes de la Patagonie argentine. Il a fallu un demi-siècle pour en être sûr. Mais Buzzatti ne s’est pas trompé. Il a mis le doigt sur la force de Maestri  : la sincérité avec laquelle il parle des sentiments que lui inspire ce pic impossible –  »  Sa rage, son “ras-le-bol” au sommet du Cerro Torre, la montagne de ses rêves. Il avait gagné et il n’était pas heureux.  «  Cesare Maestri ment, mais ne cache rien de la souffrance que lui procure son mensonge. Et cette sincérité le rend crédible.
Un triomphe en Italie
Le 27  janvier 1959, Cesare Maestri part avec l’Autrichien Toni Egger vers le Cerro Torre, planté comme une fusée spatiale sur les glaces patagonnes. Six jours plus tard, il revient épuisé au camp de base. Son compagnon n’est plus là. Que s’est-il passé  ? Maestri raconte une échappée fabuleuse sur la montagne couverte d’une couche de glace. A la fin de la descente, son compagnon a été précipité dans le vide par une avalanche. Un troisième homme, Cesarino Fava, le seul présent au dernier camp, complète le récit d’une touche tragique. Il a retrouvé Maestri criant son désespoir au pied de la montagne  :  »  Toni  ! Toni  ! Toni  !  «  Fava n’est pas un témoin fiable, l’appareil photo a disparu avec Egger, Maestri n’a aucune preuve de son exploit.
L’Italie lui réserve pourtant un triomphe. D’année en année, vingt tentatives de répétition échouent. Le doute s’incruste, jusqu’à devenir une certitude que seuls les derniers fidèles refusent  : Maestri n’a pas gravi le Cerro Torre. S’il a menti sur le sommet, a-t-il menti aussi sur la mort d’Egger  ? Que s’est-il vraiment passé pendant ces six jours de 1959  ? Le mensonge ouvre des abîmes sans fond qu’on n’en finit plus d’explorer. Reinhold Messner, qui perdit son frère en descendant de son premier  »  8  000  « , a brodé sur le sujet un scénario réalisé par Werner Herzog, Cerro Torre. Le cri de la roche. L’Américain David Roberts a écrit un roman, La Face perdue (Guérin, 1997). Et combien d’intervieweurs sont arrivés à Madonna di Campiglio en rêvant d’une conquête impossible  : arracher une parcelle de vérité à la mémoire de Cesare Maestri  ?
Quand il n’est pas en Patagonie, Ermanno Salvaterra vit à Pinzolo (nord-est de l’Italie), dans la vallée que Maestri remonta en gladiateur victorieux au printemps 1959. Ermanno, 60 ans, est guide et amoureux du Cerro Torre. Il a réussi la première ascension hivernale il y a vingt ans. Et, il y a dix ans, il a gravi avec Garibotti la voie  »  racontée   » par Maestri. Il est rentré au pays en disant qu’il n’avait trouvé aucune trace, que la description était fantaisiste, et qu’il était impossible que cette ascension ait eu lieu. Avant d’ouvrir la porte de son chalet, il montre l’enclos du petit chevreuil à trois pattes qu’il a recueilli, estropié par une faucheuse. Ermanno a publié un livre autobiographique, L’Uomo del Torre –  »  l’homme du Torre   » – (Studio Alpine, 2011, non traduit), et aussi un recueil de contes pour enfants où l’on peut croiser une sorcière laide, Ciciol, qui tombe de la plus belle montagne du monde (Ciciol est rattrapée en vol par un aigle, son village lui fait un triomphe, elle devient belle).
Ermanno Salvaterra a empilé des reliques du Torre sur une étagère de sa cave  : un marteau, des mousquetons rouillés, un bout de corde… le matériel abandonné par Maestri à son point le plus haut. Il a fabriqué une petite sculpture avec le robinet du compresseur que ce dernier a laissé pendu près du sommet (en  1971, Maestri est retourné au Cerro Torre pour  »  faire taire les critiques  « , il n’a réussi qu’à les amplifier en forant avec sa machine la plus haute via ferrata de Patagonie). Ermanno Salvaterra prépare avec son compagnon d’ascension Rolando Garibotti un livre où les contre-vérités de Maestri sont démontées une par une. Il faudrait plusieurs volumes pour accueillir la documentation qu’il a amassée. Il a fini par trouver que la question de l’ascension n’est pas si importante.  »  Ce qui est grave, dit-il, c’est qu’on ne connaît pas la vérité sur la mort de Toni Egger.  « 

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Que s’est-il passé pendant les six jours où Maestri dit s’être précipité au sommet du Torre  ? Cet hiver, Rolando Garibotti, qui vit une partie de l’année à El Chalten, au pied du Torre, a fait une découverte importante. Il a retrouvé le lieu exact où a été prise la seule photo de l’ascension de 1959, publiée en page  65 du livre préfacé par Buzzatti. Il a refait exactement la même photo  : même optique, même cadre. Il y a un peu moins de neige mais quatorze détails identiques désignés par des flèches. La photo est prise sur l’autre versant de la montagne. Après avoir cerné le lieu avec une rigueur de légiste, Garibotti avance une hypothèse  : devant les difficultés insurmontables au début de leur voie, Maestri et Egger sont allés repérer l’itinéraire commencé l’année précédente par Walter Bonatti. C’est, pense-t-il, en revenant de cette reconnaissance que Toni Egger est mort. Mais comment est-il mort  ?
Avec Ermanno, nous rendons visite à Stefanie Egger, la sœur de Toni, qui vit à Lienz, au Tyrol (Autriche). Ermanno, ému, décrit le reliquaire au pied du Torre où ont été déposés les restes du corps de Toni, retrouvés dans le glacier en  1974. Le pull était décoloré, mais à l’intérieur il restait rouge vif. Comme sur la photo. Stefanie montre ses propres souvenirs. Pour évoquer la fin tragique de Toni, elle n’a qu’une sculpture du Cerro Torre que Maestri avait apportée à sa mère à son retour, avec un bouquet d’œillets blancs. Elle se souvient d’un Maestri très affligé, à l’italienne. Markus, un jeune ami alpiniste, traduit de l’allemand, mais la voix de la vieille dame claque  :  »  Pavarotti  !  «  Elle se souvient avoir dit à Maestri qu’elle ne le croyait pas  :  »  Toni tenait son journal tous les jours et il prenait beaucoup de photos. Mais Maestri n’a rien rapporté  ! Aucune de ses affaires. Je pense que les photos montraient qu’ils n’avaient jamais été au sommet.  «  Et elle lance avec un petit rire clair  :  »  Dove sono le foto  ? Via  !   » Où sont les photos  ? Envolées  !
Faire parler l’unique photo
acerro-torre1Il ne reste donc de Toni Egger au Cerro Torre que la photo où il grimpe en pull rouge, prise par Cesare Maestri. Celle qui a été publiée en page  65 de son livre avec cette légende fausse  :  »  Sur les dalles d’attaque du Torre  « … Maestri sait qu’on vient l’interviewer au sujet de cette photo. Sans qu’on ait le temps de poser la moindre question, il a sorti son livre d’un sac en plastique jaune. L’a ouvert à la page  65. Il a rayé la photo et s’est mis à écrire, d’une main tremblante, une nouvelle légende qu’il commente rageusement.  »  Ceci n’est pas Toni Egger, c’est Luciano Eccher. Elle a été prise l’année d’avant.   » Rolando Garibotti a déjà répondu à cette parade. Il a épluché les comptes rendus de la première expédition de Maestri, en  1957-1958. On sait ce que Maestri et Eccher (en italien, le nom se prononce presque comme Egger) ont fait jour par jour. Il n’y a aucun moment où ils auraient pu se rendre à cet endroit. Quand on lui oppose ces arguments, Maestri se fâche. Cette maudite montagne a ruiné sa vie. Sa colère est sincère, elle le protège aussi. Elle lui évite de répondre sur l’improbable avalanche, sur la corde retrouvée avec le corps d’Egger, qui évoquait plutôt un sauvetage en crevasse. Sa colère, comme un masque, le soustrait à ce qui s’est réellement passé sur le Cerro Torre le jour de la mort de Toni Egger, et qui le mine. Mais le sait-il encore lui-même  ?
123x120L’entretien touche à sa fin. J’essaye d’obtenir des détails sur les premières ascensions magnifiques de Maestri, mais le vieil homme soupire de plus en plus. Sa colère le fatigue. A la table d’à côté se trouve un couple avec sa petite-fille. Ils se lèvent et, avant de partir, s’approchent  : –  »  Excusez mon indiscrétion mais je vous écoutais parler, vous êtes bien Cesare Maestri  ? – Malheureusement oui…   » La femme se tourne vers sa petite-fille de 7 ou 8 ans  :  »  Regarde, c’est Cesare Maestri, il est vraiment monté sur la plus belle montagne du monde.  «  Le visage du vieil homme se transforme. Il baise la main de son admiratrice et prend la fillette sous son bras pendant que les grands-parents les photographient ensemble. Il a un sourire d’enfant.

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Charlie Buffet © Le Monde
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A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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