Russie – Ukrainien : Oleg Sentsov condamné à vingt ans de prison

LE MONDE | 26.08.2015
L’UE a fustigé le verdict contre le réalisateur ukrainien et considère que la Russie  » viole le droit international « 

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Le cinéaste ukrainien Oleg Sentsov, le 21 juillet. SERGEY PIVOVAROV/REUTERS
L’énoncé du verdict n’a pas duré plus de vingt minutes. Mardi 25  août, le tribunal militaire de Rostov-sur-le-Don a condamné le réalisateur ukrainien Oleg Sentsov à 20  ans d’emprisonnement pour  » organisation d’un groupe terroriste « , assortis de cette précision : sa détention aura lieu dans une colonie pénitentiaire à  » régime sévère « .
Son compagnon d’infortune, Alexandre Koltchenko, militant écologiste et anarchiste, a lui aussi été condamné à une peine de dix ans pour  » participation «  à ce même groupe. Un bref instant, les deux hommes, bravaches, se sont saisis par les épaules en entonnant l’hymne ukrainien.
 » Cette affaire viole le droit international et les bases élémentaires de la justice « , a fustigé dans un communiqué la haute représentante de l’Union européenne pour les affaires étrangères, Federica Mogherini, en appelant à la  » libération immédiate de MM.  Sentsov et Koltchenko et à garantir leur retour en toute sécurité en Ukraine « . L’UE ne reconnaissant pas l’annexion de la Crimée,  » les tribunaux russes ne sont pas compétents pour juger des actes commis en dehors du territoire internationalement reconnu de la Fédération de Russie « , a encore précisé la chef de la diplomatie européenne.
Aveux sous la torture
Dans la foulée, le département d’Etat américain a dénoncé des  » allégations sans fondement de complot terroriste «  et qualifié les deux condamnations  » d’erreurs judiciaires évidentes « .  » Les deux Ukrainiens, a souligné son porte-parole John Kirby, ont été pris en otages, transférés et emprisonnés en Russie où ils se sont vu imposer la citoyenneté russe « . Oleg Sentsov et Alexandre Koltchenko n’ont en effet pas été jugés en tant que citoyens ukrainiens, ce qu’ils revendiquent être, mais comme citoyens… russes.
Depuis l’annexion de la Crimée, tout résident qui n’accomplit pas une démarche spéciale pour refuser sa «  nouvelle «  nationalité devient automatiquement russe, ce que les deux hommes, en prison, n’ont pas fait. Dès lors, le consul général d’Ukraine, qui était présent dans la salle lors du verdict, s’est vu refuser d’exercer son droit de visite.  » Nous avons déposé plainte pour cela. Sentsov dit qu’il a été transféré de citoyenneté comme un serf « , soupire son avocat.  » Tiens bon, Oleg, le temps viendra où ceux qui t’ont condamné se retrouveront sur le banc des accusés ! « , a réagi sur son compte Twitter le président ukrainien, Petro Porochenko.
L’issue de ce procès commencé en juillet ne constitue en rien une surprise : opposé à l’annexion de la Russie en Crimée dont il est originaire, Oleg Sentsov, 39  ans, père de deux enfants et engagé dans le mouvement Maïdan, qui a abouti à la chute de l’ancien régime ukrainien, a été arrêté le 10  mai  2014, moins de deux mois après le référendum contesté qui a légitimé, aux yeux de Moscou, le rattachement de la péninsule ukrainienne à la Russie. Alexandre Koltchenko, 25  ans, a suivi le même chemin.  » C’était attendu, un enquêteur du FSB – services spéciaux russes – nous avait prévenus pendant le procès et le tribunal n’a pas eu honte de suivre ces paroles « , a commenté pour Le Monde l’avocat du réalisateur, Dmitri Dinze.
La justice russe accuse les deux hommes d’avoir tenté d’incendier les locaux de deux partis et d’avoir projeté de détruire la statue de Lénine à Simféropol. Pour cela, le tribunal militaire de Rostov-sur-le-Don, qui a également reconnu Oleg Sentsov et Alexandre Koltchenko coupables de détention d’armes, s’est fondé sur les  » aveux  » de deux complices présumés déjà condamnés à sept ans de prison. Ces derniers avaient affirmé que les accusés faisaient partie de Pravy Sektor ( » Secteur droit « ), un groupe de nationalistes paramilitaires ukrainiens. Depuis, l’organisation a démenti qu’ils en étaient membres et l’un de ces témoins à charge, Guennadi Afanassiev, est revenu lors de son procès sur ses déclarations en affirmant qu’elles lui avaient été extorquées sous la torture.  » Il n’y a aucune preuve « , insiste Me Dinze. Mais rien n’a ébranlé la détermination des juges.
 » Les preuves sont basées sur des accusations obtenues sous la torture, les profils de Sentsov et Koltchenko complètement inventés, toute cette affaire est cousue de fil blanc, s’est indigné Alexandre Tcherkassov, cofondateur de l’ONG russe Mémorial. Il est évident que Sentsov et Koltchenko sont des prisonniers politiques. « 
En visite en Crimée du 17 au 19  août, le président russe, Vladimir Poutine, avait, lors d’une réunion à Sébastopol, insisté sur la  » menace «  persistante, selon lui,  » des forces extérieures «  accusées de vouloir  » déstabiliser la situation dans la péninsule « .  » Dans certaines capitales, avait poursuivi le chef du Kremlin, on parle ouvertement de la nécessité de former des structures destructives, on recrute des cadres pour des actes de sabotage et de la propagande radicale. Tous ces risques, il faut les prendre en compte et réagir, au niveau fédéral et local, de façon appropriée. «  Ces propos ne laissaient guère de chance aux deux accusés de Rostov-sur-le-Don.
Autre ressortissant ukrainien célèbre détenu en Russie, la pilote Nadejda Savtchenko, accusée d’être responsable de la mort de deux journalistes russes dans le Donbass, dans l’est de l’Ukraine, et qui affirme avoir été enlevée de force, devrait bientôt être jugée à son tour à Donetsk, en Russie, ville éponyme de sa sœur ukrainienne devenue le bastion des séparatistes prorusses.
Isabelle Mandraud correspondante à Moscou

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Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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