Le « migrant », nouveau visage de l’imaginaire français – « Ne les appelez plus migrants »

 LE MONDE | 27.08.2015 | Par Sylvia Zappi
Le terme, jusque-là confiné aux milieux universitaires et associatifs, s’est imposé il y a peu dans le vocabulaire
Les mots sont importants. Particulièrement dans les périodes de crise et de doute. C’est la conviction du journaliste en ligne Barry Malone, de la chaîne Al-Jazira, quand il lance son appel intitulé « Ne les appelez plus migrants », le 20 août, sur son blog.

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Ce jour-là, il demande aux médias de ne plus utiliser ce terme pour désigner les milliers de personnes qui fuient les frontières syriennes ou érythréennes, expliquant que le mot avait une connotation « dépréciative » et « péjorative ». En l’employant, les médias « participent à la création d’une ambiance délétère », écrit-il, ajoutant : « Parler de migrants, c’est refuser d’écouter la voix de ceux souffrent. »
Le directeur des informations de la chaîne qatarie annonce le même jour qu’il remplacera le qualificatif par le mot « réfugié » (refugee).
Le texte a eu un écho inattendu dans les médias, notamment anglo-saxons, et sur les réseaux sociaux, ajoutant une dimension sémantique aux débats en cours sur la question migratoire. Lundi 24 août, la journaliste Lindsey Hilsum, spécialiste des questions internationales sur la chaîne britannique Channel 4, prend à son tour position et annonce qu’elle s’emploiera désormais à parler de « réfugiés » ou de « gens » (people). Dans la foulée, la BBC et le Washington Post s’emparent de la question. La page Facebook d’Al-Jazira reçoit en quelques jours plus de 50 000 encouragements.
Pourquoi un tel emballement sur un terme a priori neutre ? « Migrant », selon Le Larousse, est employé pour parler d’une personne qui effectue un « déplacement volontaire d’un pays dans un autre (…), pour des raisons économiques, politiques ou culturelles ». Pour l’historien de l’immigration, Gérard Noiriel, c’est un terme « neutre », utilisé depuis le XVIsiècle. « Il a été remplacé par le couple “émigrant-immigrant” au XIXe lorsque les Etats nations ont commencé à contrôler réellement leurs frontières. Puis le mot “clandestin” a surgi dans le contexte de xénophobie des années 1930, pour stigmatiser les immigrants. » Le mot « migrant », qui n’était plus guère utilisé, s’est imposé beaucoup plus récemment dans le vocabulaire des politiques comme des militants.
« Processus de déplacement »
Cette réapparition remonte au début des années 2000. C’est lors du Forum social européen, à Florence, en novembre 2002, que des chercheurs et des militants associatifs décident de lancer un réseau d’échanges – Migreurop – sur les migrations. Sangatte, dans le Pas-de-Calais, est déjà un lieu où des centaines d’étrangers stationnent, en attendant un passage vers l’Angleterre. Sur les côtes françaises de la Méditerranée, les premiers bateaux remplis de Kurdes en fuite s’échouent. Et tous sentent que les mots doivent changer : on ne peut plus parler de « sans-papiers » quand il s’agit de personnes aux statuts divers, qui ne veulent pas rester en France. On ne peut pas davantage employer une locution au passé, « immigré », pour évoquer une action qui n’est pas achevée. « Le terme migrant s’est imposé car il ne hiérarchise pas entre exilés et n’enferme pas les gens dans des cases. C’est juste une catégorisation générale pour parler des processus de déplacement », explique Claire Rodier, juriste au Groupe d’information et de soutien des immigrés (Gisti).
Des réseaux militants, le qualificatif s’est diffusé dans les cercles universitaires puis dans les médias, sans connotation péjorative. Si beaucoup saluent l’effort de réflexion des journalistes sur le sens des mots, les chercheurs et les militants associatifs insistent sur la nécessité de précision au regard de la diversité des parcours migratoires. « Il faut faire attention à ne pas reprendre la distinction des dirigeants européens qui, dans la répartition des migrants, cherchent à distinguer les bons réfugiés des autres. Or, plus de la moitié de ceux qui fuient en Méditerranée relèvent de la Convention de Genève », plaide Jean-François Dubost, d’Amnesty International France. « Ce débat surfe sur une émotion. Cela noie le politique », critique Isabelle Saint-Saëns, membre de Migreurop. Certains estiment aussi que parler de « réfugié » est trop restrictif car cela exclut d’autres personnes qui ont besoin d’être accueillies et protégées. « La migration inclut aussi bien ceux qui partent pour fuir les persécutions et les guerres que ceux qui le font pour des raisons économiques ou climatiques. Nous avons toujours refusé de les distinguer », souligne Danièle Lochak, professeure émérite à l’université de Paris-Ouest-Nanterre.
La donne semble changer avec la succession des naufrages en Méditerranée. L’occurrence du mot « migrant » a en effet explosé depuis un an, tant dans les discours politiques que dans les médias, mais il est souvent accolé aux adjectifs « illégal » et « clandestin », ce qui lui donne une valeur péjorative qu’il n’a pas à l’origine.
Pour la chercheuse Hélène Thiollet, une « symbiose » fâcheuse s’est opérée : « On a eu une agglomération progressive d’un champ sémantique qui devient négatif et menaçant », explique la politiste du Centre de recherches internationales de Sciences Po. François Gemenne, chercheur en sciences politiques à l’université de Liège, appelle à la vigilance : « Les termes utilisés – immigré, réfugié, clandestin – sont interchangeables comme si c’était la même chose.
Or, les mots façonnent le regard du public », rappelle-t-il. Avant d’ajouter : « Le débat a au moins un atout : faire réfléchir les médias sur les termes qu’ils utilisent. »

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Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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