La crise agricole : « C’est la faute à Bruxelles ! »

Satire Hebdo – 205/08/2015 –
Les éleveurs sont actuellement en crise en France et vendent la viande à perte : travailler leur coûte de l’argent. De tous côtés, on se bouche les oreilles, on ferme les yeux et on crie « C’est la faute à Bruxelles« . Force est de constater que Bruxelles a bon dos.
IMAG0890Les éleveurs brûlent des pneus, font des barrages avec leurs tracteurs, massacrent les ragondins, lâchent des cochons apeurés dans des supermarchés, déversent des litres de lait et des tonnes de fumier devant les établissements publics, cassent tout, mais pourquoi diable ? Parce qu’ils ne sont pas contents, pardi. Et quand on n’est pas contents, on casse tout et le gouvernement plie : on l’a bien vu avec l’écotaxe et les taxis. Depuis des mois, les éleveurs se font entendre : la viande en France n’est pas assez chère. Qu’on vous explique : un kilo de viande coûte 4,50 € à un éleveur. Il le vend 3,50 €. Il vend donc à perte : il perd de l’argent au lieu d’en gagner. Dans les supermarchés, la viande est facilement à 14 € le kilo. Dans quelle poche sont passés les 10 € ? Eh bien, dans les poches des intermédiaires, à savoir l’abattoir et le supermarché, entre autres. Si l’éleveur refuse de vendre sa viande, il perd 4,50 € le kilo, s’il accepte, il ne perd qu’un euro, alors il va à la solution la moins coûteuse pour lui. Et le supermarché ? S’il n’a pas de viande française, il achètera de la viande étrangère, moins chère.
Face à ce problème, les éleveurs demandent à l’État d’agir. Ils ne veulent pas que les supermarchés distribuent de la viande allemande, beaucoup moins chère que la viande française. Et pour cause : l’Allemagne privilégie les élevages ultra-intensifs, avec des milliers d’animaux entassés dans des cages minuscules. Çà ne plaît pas trop aux petits agriculteurs, aux écologistes et aux français en général, notamment parce que c’est une catastrophe écologique et éthique. La France en prend pourtant le chemin : après la ferme des 1 000 vaches, la ferme des 1 000 veaux. Les employés qui y travaillent dénoncent des conditions épouvantables, les animaux vivant un véritable enfer, mais ça rapporte des pépettes : certains agriculteurs affiliés à la puissante FNSEA veulent que la France assouplisse les contraintes éthiques, et environnementales pour pouvoir maltraiter et exploiter les animaux plus qu’ils ne le sont déjà (oui, c’est possible). Avec, au final, de la viande low-cost : elle coûtera aussi peu cher que la viande allemande.

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D’après de nombreux experts, ce serait aller droit ans le mur : l’agriculture intensive rapporte beaucoup d’argent, mais elle coûte plus encore ; ça pollue et la pollution ça coûte cher. La Bretagne en sait quelque chose : à cause des élevages intensifs de porcs, la nappe phréatique est saturée, les fleuves sont pollués, les algues vertes envahissent les plages… la Confédération paysanne partage cette analyse. Pour eux, mieux vaut privilégier une agriculture bio, de qualité et respectueuse de l’environnement : le demande existe, les clients sont là. José Bové explique que consommer local et bio coûtait moins cher au final que de consommer étranger et industriel. Problème : les élevages industriels sont là. Certains agriculteurs ont investi das  des robots-trayeuses pour les vaches, dans des infrastructures gigantesques. Après les avoir poussés à suivre cette voie, difficile de leur dire que finalement, il faudra faire des petits élevages de qualité.
IMAG0893Les éleveurs en colère se retrouvent pris à leur propre piège : ils ont voulu aller vers l’industrialisation, et l’État et la FNSEA les y a aidés. Aujourd’hui, on se rend compte que l’agriculture intensive est catastrophique et qu’elle ruine totalement les agriculteurs. Alors, plutôt que de faire marche arrière, on déclare que c’est de la faute à Bruxelles. Ainsi, Bruxelles imposerait des normes écologiques drastiques qui ruinent l’agriculture française. Pourquoi diable les autres pays européens ne connaissent pas la crise ? Ne répondraient-ils pas aux exigences de Bruxelles ? Peu importe, Bruxelles est une usine à gaz à laquelle personne ne comprend rien, on peut donc l’accuser de tous les maux pour se dédouaner efficacement. On accuse également l’Europe de fossoyer la France à cause libre-échange (ce qui n’est pas totalement faux quand on pense aux accords opaques du Grand Marché Transatlantique – Tafta). Les éleveurs en colère ont donc bloqué des camions provenant d’Allemagne et contenant de la viande destinée aux supermarchés français. 
Selon eux, il faudrait taxer les produits étrangers pour forcer les gens à acheter français. Mais le ministre de l’Agriculture allemand, Christian Schmidt, a donné son opinion dans cette affaire : la France exporte plus de viande et de lait qu’elle n’en importe. Les éleveurs accepteraient-ils que l’on bloque la viande et le lait français aux frontières de l’Hexagone ? Ou bien qu’on les taxe pour inciter les consommateurs étrangers à ne pas consommer français ?  Là, les éleveurs sont très satisfait du libre-échange de Bruxelles, a sous-entendu le ministre : « Je ne sache pas que les exportateurs français empêchent les exportations, aussi ne doivent-ils pas empêcher les importations. » Bruxelles a donc bon dos. Elle distribue les aides à foison. L’État aussi : il déboursera 600 millions d’euros pour aider les éleveurs. Pour eux, c’est mettre un pansement sue une plaie béante : complètement inutile. L’élevage français est à un tournant : il faudra choisir si l’on veut aller vers une agriculture de qualité, respectueuse de l’environnement, ou vers une agriculture intensive et démesurée.

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« C’est pas nous, c’est nous ! »
Il faut dire qu’en France, le monde politique a une drôle de façon de se dédouaner quand on n’a pas envie de se mettre les citoyens à dos. Pour l’agriculture, c’est comme le reste, quand Bruxelles dit que pour produire du lait ou de la viande bio, par exemple, il faut, au minimum, telle surface par bête… en droit national (ben oui toutes nos lois françaises sont votées par nos députés et nos sénateurs), on fait du zèle et on passe du minimum exigé par Bruxelles à un  maximum (record européen, il en faut bien un) qui ressemble à du zèle imbécile. Mais en réalité, ce n’est pas bête du tout : de cette façon, on met tout sur le dos de Bruxelles ! Et les électeurs sont contents, enfin, pas trop… Certains vouent une haine incroyable à ces fichus technocrates de Bruxelles.
Mais revenons à nos moutons, ou à nos vaches… Donc, pour faire de l’élevage bio, en France, il faut beaucoup plus de surface par bête que dans les autres pays européens. Total : les agriculteurs qui veulent changer de système ne le peuvent pas : pas de surfaces agricoles suffisantes à vendre, et pas non plus à louer ! Tout est pris, ma bonne dame, le bio ça demande trop de place ! Du coup, alors que c’est plus écolo, que c’est meilleur pour la santé des animaux (accessoirement, bien sûr) et pour celle des hommes (accessoirement aussi), que c’est plus rentable aussi pour l’agriculteur (ça aussi c’est accessoire)… en France, ce n’est pas possible. Mais pourquoi les feraient du bio, les agriculteurs au fait ? Ah,0 zut, on a oublié de vous le dire. En fait le bio, non seulement c’est beaucoup mieux, non seulement tout compris ça ne coûte pas plus cher… Mais en plus, crème fouettée sur le gâteau, ça rapporte aux paysans! Elle est pas belle la vie ? 

A propos werdna01

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