Une chaîne d’info en continu pour France Télé et Radio France ? Delphine Ernotte a raison

L’Obs Le Plus 03-09-2015 Par François Jost Analyste des médias
LE PLUS. L’idée peut paraître saugrenue. Pourquoi donc France Télévisions se doterait-elle d’une chaîne d’information en continu s’ajoutant à BFMTV ou iTélé ? C’est pourtant l’un des projets de sa nouvelle présidente, Delphine Ernotte. Le spécialiste des médias François Jost approuve. Mais il a quelques conditions.
L’annonce du mariage de Radio France et de France Télévisions en vue de créer une nouvelle chaîne d’information en continu peut surprendre. Alors que LCI espère toujours passer sur la TNT gratuite, que viendrait faire ce nouvel opérateur ? Et rapprocher radio et télévision, n’est-ce pas déjà ce que fait BFM, avec les résultats que l’on sait (répétition en boucle, dérapages éthiques) ?
(FILES) A file picture taken on March 17, 2015 shows Orange deputy Chief Executive Officer for Orange France Delphine Ernotte-Cunci posing for a photograph after the presentation of the group’s strategic plan "Essentiels 2020" in Paris.  Ernotte-Cunci will be the new France Televisions President on August 22, 2015. AFP PHOTO / ERIC PIERMONT
 AFP PHOTO / ERIC PIERMONT
Si le seul but de l’opération était de créer un canal de télévision de plus, l’entreprise serait absurde. Mais le projet de Delphine Ernotte est sûrement bien différent.
Le transmédias, c’est l’avenir
Il vise à mettre en œuvre cette fameuse « convergence » dont tout le monde parle depuis des années sans savoir exactement ce qu’elle signifie : profiter des ressources de la radio, du son et de la parole, du savoir-faire de France Info, qui, non seulement suit l’actualité, mais construit des dossiers thématiques, des reportages ou des analyses, et de France Télévisions, dont les moyens d’investigation par l’image sont importants.
L’idée d’associer sur un site le JT, des « sujets » audiovisuels et des articles d’analyse n’est d’ailleurs pas une révolution, c’est plutôt une évolution. C’est déjà, en effet, ce que fait le site francetvinfo.fr.
Il est de bon ton de prédire aujourd’hui la mort de la télévision. On se trompe : la télévision répond à un besoin de regarder à distance, comme le disait déjà Rudolph Arnheim en 1935, qui est ancré dans l’homme.
Ce qui est en revanche prévisible, c’est qu’elle ne sera pas demain ce qu’elle est aujourd’hui. On s’achemine vers des transmédias, des médias qui ont besoin non seulement des ressources différentes fournies par l’audiovisuel, mais aussi par les médias en tant que tels, radio ou télé, avec leurs savoirs-faire spécifiques.
De ce point de vue, Delphine Ernotte a raison d’anticiper des évolutions inéluctables. D’autant qu’elle s’appuie sur deux leviers qui représentent une force et des moyens importants.
Cette chaîne ne doit pas être celle de l’instantané
Et nous, consommateurs de médias et d’information, avons-nous besoin d’une telle chaîne ? Certainement pas, s’il s’agit de l’ajouter aux BFM, iTélé et LCI.
Certainement pas si « information en continu » signifie valoriser le direct, valoriser les images sur leur compréhension, divulguer des informations qui peuvent mettre la vie d’autrui en danger, etc. Mais, il existe d’autres voies. L’actualité ne doit pas s’identifier à l’instantanéité, à une perception du monde sans compréhension.
Ce qu’on recouvre sous ce terme vague peut prendre deux formes : soit la dispersion, où chaque événement prend la place du précédent, créant une amnésie permanente, l’infime se mélangeant au crucial ; soit l’immersion, qui consiste à nous plonger dans une durée plus longue, à nous faire saisir comment le présent trouve ses racines dans le passé, en bref, à nous expliquer de quoi est fait notre présent.
Je suis absolument convaincu qu’il existe un besoin d’information propre aux auditeurs et aux spectateurs du service public. Un besoin fondé non plus sur la seule pulsion scopique (le désir de regarder), qui nous rend témoins du monde, mais aussi sur l’envie de comprendre.
Ce projet de chaîne y répondra à deux conditions : qu’elle soit sur internet et qu’elle construise un temps qui ne sera plus celui de la dispersion spectaculaire.
Édité par Louise Pothier  Auteur parrainé par Hélène Decommer
Francois jost François Jost  est professeur à la Sorbonne Nouvelle Paris III où il dirige le Laboratoire Communication Information Médias EA 1484 et le Centre d’Etudes sur l’Image et le Son Médiatiques (CEISME) et où il enseigne l’analyse de la télévision et la sémiologie audiovisuelle

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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