« Le trafic de migrants, c’est une véritable agence de voyages »

Charlie Hebdo – 09/09/02015 –
Giampaolo est reporter  et écrivain, Andréa Di Nicola enseigne la criminologie à l’université de Trente (Italie). Pendant deux ans et demi, les deux compères ont rencontré et questionné des « trafiquants de migrants », et recherché dans les archives des tribunaux européens la trace de ceux qui s’étaient évaporés. Un travail pionnier sur cette thématique, qu’ils ont révélé dans le livre Trafiquants d’hommes.
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Charlie Hebdo : Vous avez parcouru des dizaines d’itinéraires d’immigration et abordé autant de points d’entrée des migrants et des réfugiés en Europe. Les drames survenus récemment dans les Balkans démontrent-ils que cette trajectoire devient progressivement un traquenard ? 
Giampaolo Musumeci : Non, il faut se rendre compte d’une simple évidence numérique : la demande explose. Ces drames arrivent dans le contexte d’une vague d’immigration d’une ampleur incroyable; statistiquement, cela conduit de nombreux et nouveaux acteurs à entrer dans un trafic qu’ils ne connaissent pas, et dans lequel ils font de nombreuses erreurs. Et cela pour « contenter une demande » qui est de plus en plus forte. La route des Balkans est plus longue et plus chère, mais elle reste plus sûre, même si les risques demeurent importants.
Andréa Di Nicola : D’autant que les nouveaux murs et les nouvelles restrictions ouvrent de nouveaux passages, donc entraînent de nouveaux passeurs et de nouveaux tarifs. La clôture de la frontière hongroise ouvrira par exemple la voie croate : cela favorisera un autre réseau de passeurs.
A la lecture de votre livre, on comprend que les passeurs sont de tout petits poissons, souvent d’anciens migrants eux-mêmes…
G.M. : Les passeurs les plus typiques dans les réseaux des Balkans sont indéniablement les chauffeurs de camion. En Libye ce sont les pêcheurs. Ils connaissent les policiers, ils connaissent les passages, ils savent quand ils peuvent traverser et suggérer aux policiers d’aller « prendre un petit café » au bon moment. C’est la même chose pour les chauffeurs de taxi des Balkans : alors qu’ils sont par exemple interdits d’approcher la frontière serbe à moins de 12km, par crainte de passage illégal justement, ils sont encore très nombreux à traverser, car le niveau de corruption des policiers (dans les Balkans en général) est particulièrement élevé.
Notez-vous des efforts dans la traque de ces trafiquants ? L’Allemagne s’est félicitée d’en avoir arrêté cinq cent pour le seul mois d’août…
G. M. : Pas de triomphalisme. La seule façon de nuire aux passeurs, c’est de couper la demande. Et cela passe par l’établissement de nouveaux guichets pour les demandes de droits d’asile, plus près des pays d’origine. Il n’y a pas vraiment de meilleur élève européen das la lutte cotre les trafiquants.Il est très difficile d’assumer le job tout seul : il faut une coopération entre les pays ou naissent ces trafics, les pays de transit et les points d’arrivée. Vous imaginez comme cela peut être difficiles de faire coopérer des services afghans avec des services turcs et allemands sur ces questions…
A. D. N. : Mais il est vrai que certaines coopérations bilatérales s’accentuent, comme avec la Turquie ou le Niger. L’Italie a une expérience indiscutable quant à la lutte contre les trafics, à cause de la mafia. Pour vous donner une idée, il y a aujourd’hui sur le territoire italien vingt directions spécialisées dans la lutte anti mafia. Néanmoins, il existe de grandes différences entre cette organisation criminelle et l’organisation du trafic de migrants : la mafia est organisée sur des hiérarchies très normées, avec des centaines de « soldats » répartis dans des structures claires. Ce n’est pas vraiment comparable à l’extraordinaire fluidité du système criminel de trafic de migrants : dès lors qu’un réseau ou une trajectoire tombe,il y en a un autre qui fait surface. C’est un business où il y a de la place pour tout le monde. 
Si l’industrie du trafic des migrants brasse entre 3 et 10 milliards de dollars par an, devenant, après la drogue, l’activité illégale la plus juteuse du monde, pourquoi la mafia ne s’y est-elle pas intéressée justement ?
A. D. N. : Parce qu’elle n’est pas intéressée parce que l’on appelle le dirty business. C’est la même logique que pour la prostitution que la mafia n’approche pas non plus : leur « code de conduite » le leur interdit. Et puis, au-delà de ça, les mafieux italiens n’accepteraient pas de travailler comme « larbins » pour d’autres trafiquants implantés ailleurs, avec lesquels ils ne partagent aucune racine culturelle ou ethnique. Ce n’est pas leur genre… Enfin, le trafic de migrants est bien trop visible pour eux.
Des millions d’euros en liquide dispersés on ne sait où, pour faire passer les migrants en très grande précarité, ou des réfugiés fuyant la mort… et peut-être pas seulement, écrivez-vous. Des terroristes pourraient infiltrer ces canaux.
A. D. N. : Attention, il ne faudrait pas que les gens se mettent à croire que des embarcations terroristes franchissent la Méditerranée. Mais il est clair que le chaos absolu – comme en Libye par exemple – qui règnent dans certains pays et la complexité géopolitique actuelle qui frappe le Moyen-Orient profitent à tous. Cela devrait pousser les pays européens à identifier davantage les gens qui arrivent.
Les réseaux sociaux semblent remplir un rôle important au  cours des différents périples de migrants et des réfugiés, notamment dans les Balkans. Qu’en pensez-vous ?
G.M. : Ils font effectivement une publicité exceptionnelle sur les procédures, avec des informations très fournies sur les routes, les tarifs pour passer les frontières (dans les Balkans, une frontière se monnaie, pour une personne, de 500 à 1 000 euros). Ces plate-formes laissent libre cours aux commentaires et aux « feed-back » sur les passeurs, comme ce trafiquant tunisien, il y a quelques mois, qui était totalement « blacklisté » sur Facebook parce qu’il avait arnaqué plein de gens. Attention, il ne faut pas croire que les réseaux sociaux vont permettre de réduire la mainmise des trafiquants : on a vu des gens partager des infos sur les réseaux sociaux, avant de devenir passeurs eux-mêmes…
Cyniquement, les passeurs se font appeler « agents » comme s’ils étaient à même d’offrir des prestations de qualité.
A. D. N. : Et cette prestation varie selon les moyens. Vous voyez là à quel point le lexique utilisé et celui du secteur de services. C’est la raison pour laquelle nous caractérisons ce business d' »agence de voyages ». Le trafiquant turc Muammer Küçük, dont nous évoquons longuement la trajectoire dans notre livre, s’est démarqué par l’éventail de ses prestations, justement : il a développé les traversées par yacht, trompant plus facilement les garde-côtes, il dote ses skippers de téléphone high-tech et il n’exige le paiement de la traversée qu’à l’arrivée. C’est ce qui a fait son succès…
Vous parlez peu des réseaux en contact avec les Syriens…
G.M. : nous avons terminé cette enquête début 2014, juste après la première tragédie de Lampedusa. La présence des migrants syriens était à l’époque beaucoup moins massive. Mais nous travaillons toujours sur ces enjeux, et il semble que les syriens soient les clients par excellence. Leur demande est tellement immense… Bon nombre d’entre eux ont des moyens pour voyager, et, avec 10 000 euros, on peut s’échapper de Syrie aujourd’hui, avec un niveau de sécurité plutôt élevé.               
Propos recueillis par Sol
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Trafiquants d’hommes :L’agence de voyages la plus impitoyable du monde
Andrea Di Nicola / Giampaolo Musumeci  traduit de l’italien par Samuel Sfez
Date de parution : 29-04-2015 / 14 x 21 cm – 192 pages /isbn : 9782867467776 –  Prix : 18 €

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