Réfugiés : Le gouvernement bat le rappel des maires – Les artistes français sortent de leur réserve

Le Monde 12/13/09/2015
Bernard Cazeneuve a réuni samedi à Paris plus de 600 élus locaux afin d’accueillir 24 000 réfugiés

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Paris, Nantes, Bordeaux, Marseille… Toutes les grandes villes du pays ont répondu à l’invitation du ministre de l’intérieur. 622  maires, prêts à accueillir des réfugiés, ont annoncé leur venue, ce samedi à la Maison de la chimie, à Paris.
Des Républicains aux communistes, les élus de tous les partis ont fait le déplacement pour proposer des hébergements. Beaucoup sont inquiets, se demandant comment leur action locale va s’articuler avec celle de l’Etat. Répondre à cette question est justement un des objectifs de la journée. Bernard Cazeneuve souhaite en effet que ces maires ressortent de la réunion certains qu’ils vont accueillir  » un public accompagné « .
Il y a une semaine, l’idée de cette matinée s’est tout à coup imposée au ministre. En rentrant de Rosny-sous-Bois, où il participait à une cérémonie en mémoire des victimes d’un incendie, M.  Cazeneuve connaît déjà l’annonce présidentielle de lundi. Il sait que la France va s’engager à recevoir 24 000  réfugiés sur deux ans, 1 000 dans l’immédiat, et qu’il faut trouver des hébergements. Il échange avec sa conseillère en communication, Clara Paul-Zamour, sur l’état de l’opinion, de la mobilisation de la société. Deux jours auparavant, Christophe Borgel, député (PS), et quelques élus de Haute-Garonne ont lancé un appel à accueillir des Syriens. La veille, c’est Martine Aubry qui s’est mobilisée à Lille. Bernard Cazeneuve évoque alors l’idée d’inviter à Paris ces maires qui souhaitent accueillir… Dès le lendemain, son souhait se concrétise avec l’envoi d’une lettre à tous les maires. Il s’agit de remercier les plus engagés et d’inciter les autres à l’action. Seule une large mobilisation de la société peut permettre à la France de relever dignement le défi qu’elle promet de relever.
Au cœur du week-end la  » task force  » de Beauvau est à l’œuvre. Depuis que la crise migratoire s’est accélérée, en août, le conseiller sur les migrations, Raphaël Sodini, la conseillère spéciale, Marie-Emmanuelle Assidon, et la conseillère en communication se réunissent matin et soir dans le bureau du directeur de cabinet Michel Lalande. Les conseillers parlementaires ou le chef de cabinet s’y joignent en fonction des actualités. Ce petit groupe doit désormais rendre possible l’accueil décent de la vague historique de réfugiés que la France s’est engagée à accueillir.
Quelques heures chaque jour, le bureau de Michel Lalande se transforme en poste de commandement d’où s’orchestre l’accueil immédiat des 1 000 réfugiés et l’élaboration du plan pour les 24 000 qui s’étaleront sur deux ans. Ces derniers venant s’additionner aux 6 700  premiers réfugiés que la France, en juillet, s’était déjà engagée auprès de l’Europe à faire venir.
Un défi immense
Dans un pays qui ne parvient pas à héberger plus de la moitié de ses demandeurs d’asile arrivés par la voie classique ; où 1,8  million de personnes attendent un logement social, le défi est immense. En lien avec Beauvau, trois autres lieux parisiens se mobilisent dès samedi : l’OFII, Office français de l’immigration et de l’intégration, la direction des étrangers de France (DGEF) et la préfecture d’Ile-de-France (PRIF).
Dans ses bureaux du 15e arrondissement, la PRIF est sur le pied de guerre. C’est la première fois depuis la grippe H1N1 en  2009 qu’une cellule de crise est activée dans ces murs. La secrétaire générale, Sophie Brocas, en prend la tête. Deux fois par jour, elle fait le point.  » Les préfets font remonter les possibilités d’accueil, ils visitent les lieux, s’assurent de leur salubrité « , observe-t-elle, mercredi, un immense tableau à la main.  » Dès que nous avons des hébergements prêts, nous signalons leur configuration à l’OFII afin qu’à Munich, où sont sélectionnés les réfugiés, on compose les bus en adéquation avec l’offre locale « , rappelle Mme  Brocas.  » Il y a eu un véritable élan des grands réseaux du tourisme social, se réjouit-elle, au point que les marges dégagées dès aujourd’hui nous permettront de mieux appréhender les mises à l’abri hivernales, mais aussi de commencer à anticiper les arrivées suivantes « , poursuit le préfet de région, Jean-François Carenco, qui n’oublie pas non plus qu’il va devoir héberger dans les prochains jours les 450  migrants du camp parisien d’Austerlitz qui seront évacués.
 » Nous devons gérer simultanément trois temporalités, analyse Kléber Arouh, le préfet nommé coordonnateur national de l’opération réfugiés. En même temps que l’accueil immédiat, il nous faut penser la suite avec l’installation dans des logements pérennes des migrants rapidement devenus réfugiés. «  La direction des étrangers, avec à sa tête un ancien du cabinet de Bernard Cazeneuve, Pierre-Antoine Molina, veille, elle, avec l’OFII, à accélérer l’octroi du statut de réfugiés aux demandeurs classiques.  » Pour que le système fonctionne, il faut que l’administration soit capable de délivrer très rapidement le statut de réfugié « , rappelle Pierre-Antoine Molina. Le défi est de réussir à le faire en deux semaines pour les réfugiés syriens, soudanais ou érythréens, afin qu’au bout de deux mois ils rejoignent un logement social, laissant la place à d’autres arrivants.
 » Taskforce migrants « 
Comme si la tâche n’était pas assez colossale, Bernard Cazeneuve voit une autre priorité se greffer sur ce défi : héberger dans les meilleurs délais les demandeurs d’asile de Calais.  » Très vite on va nous demander pourquoi nous prenons en charge les gens que l’on va chercher en Allemagne, alors que les demandeurs d’asile calaisiens ne bénéficient pas du même accueil, pressent-il. Je souhaite donc que les demandeurs d’asile de Calais bénéficient aussi de la mobilisation nationale « , martelait-il hier après un entretien avec la préfète du Pas-de-Calais. C’est-à-dire qu’on les loge rapidement.
À 12 heures vendredi, sa  » task force migrants  » réunie autour de lui a ajouté l’amélioration des conditions de vie à Calais à la liste des urgences. Une de plus pour le petit groupe mobilisé sur les migrations et les réfugiés. Rompus au rythme fou qui caractérise le quotidien de la Place Beauvau, ils ont cette fois la pression supplémentaire d’avoir un rendez-vous avec l’histoire. Au cas où l’un d’eux l’aurait oublié, le ministre ne se prive pas de le leur rappeler d’une voix étale, certes, mais qui ne souffre pas la contestation.  » Dans des moments historiques comme aujourd’hui, il faut être professionnels et efficaces. Travailler tout le temps. Faire le job « , ajoute-t-il avant de repartir à ses dossiers.
Vendredi soir, l’hôtel particulier de la Place Beauvau est resté longtemps allumé. Un peu plus tard que d’ordinaire encore.
1 000 euros : C’est la somme par hébergement que recevront les communes qui créent des places pour les réfugiés, a annoncé Bernard Cazeneuve aux maires réunis à Paris, samedi. Une aide complémentaire du même montant sera attribuée aux bailleurs qui acceptent de louer à une association assurant l’hébergement ou le logement de réfugiés.
Maryline Baumard
Les artistes français sortent de leur réserve
La mobilisation du monde culturel s’organise, entre compassion et colère contre les conditions de vie des réfugiés

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Finie la colère rentrée. Depuis 2012, et l’arrivée de François Hollande au pouvoir, les artistes ont d’abord observé, puis déchanté quand il s’est avéré que certaines promesses majeures des socialistes ne seraient pas tenues, comme le droit de vote des étrangers aux élections locales. Qu’il s’agisse de la politique migratoire ou de l’intégration, l’enjeu est le même, celui de la France comme terre d’accueil. Il n’est donc guère étonnant que le monde de la culture sorte de sa réserve et se mobilise aux côtés des réfugiés. Certains pour faire un geste fédérateur, d’autres pour aiguillonner le gouvernement.
Dans le premier cas, il s’agit de mettre sa renommée au service de la cause  : sensibiliser l’opinion à l’accueil des réfugiés, par exemple. Samedi 12  septembre, à l’initiative de la ministre de la culture et de la communication, Fleur Pellerin, une journée de réflexion est organisée au Musée de l’histoire de l’immigration, à Paris. Intitulée  »  Douze heures pour changer de regard  « , elle réunira, entre autres, les historiens Benjamin Stora, Pap Ndiaye, Pascal Blanchard, la plasticienne Fanny Bouyagui, le cinéaste Radu Mihaileanu, français d’origine roumaine. Celui-ci prévient  :  »  Je viens avec mon expérience d’immigré, mais je ne suis client de personne. Je n’ai pas vécu les tragédies des Syriens, des Erythréens, etc., mais je sais ce que c’est d’arriver dans un pays, d’être plus ou moins bien accueilli  « , déclare le réalisateur de Va, vis et deviens, César du meilleur scénario en  2005.
 » Un Sangatte dans la capitale « 
Autre initiative solidaire, un appel a été publié dans Le Journal du dimanche, le 6  septembre, en vue d’activer le réseau des professionnels du spectacle. Il regroupe soixante-six personnalités – Guillaume Canet, Isabelle Adjani, Elsa Zylberstein… –, qui s’engagent à donner un cachet, soit le salaire versé pour une représentation, à des associations soutenant les réfugiés (Cimade, France Terre d’asile…). Par ailleurs, de nombreux cinéastes et comédiens français, tels Arnaud Desplechin ou Emmanuelle Béart, se sont ralliés à la pétition européenne des  »  filmmakers  « , intitulée  »  For a Thousand Lives  : Be Human  « ,réunissant Jean-Pierre et Luc Dardenne, Isabella Rossellini, Aki Kaurismäki…
Mais la compassion n’empêche pas la colère. A Paris, au début de l’été, des cinéastes présents sur le terrain, tels Valérie Osouf, Valérie Massadian, Christophe Ruggia ou Simone Bitton, se sont indignés des conditions de vie des réfugiés qui étaient alors regroupés sous le métro aérien de La Chapelle, près de la gare du Nord – d’où le nom du collectif de  »  La Chapelle en lutte  « . Le 9  juillet, une  »  lettre ouverte   » à la maire de Paris, la socialiste Anne Hidalgo, publiée dans Télérama, dénonçait le sort de ces hommes et de ces femmes qui  »  survivent  «  dans la capitale.La pétition est signée par 222 artistes, parmi lesquels les comédiens Juliette Binoche, Omar Sy, les réalisateurs Michel Hazanavicius, Claire Simon, Bruno Podalydès, l’écrivaine Virginie Despentes, les metteurs en scène Stanislas Nordey, Ariane Mnouchkine…Ils se sont émus lorsque les réfugiés ont été dispersés  »  dans une extrême violence par les forces de l’ordre  « , début juin.
 »  Y a-t-il un directeur de lieu culturel qui pourrait accueillir les réfugiés  ?  « , a lancé Valérie Osouf, sur sa page Facebook. Le 23  juin, trois membres du collectif sont allés frapper à la porte du Centquatre, l’établissement artistique tout proche, dans le quartier Stalingrad. Le directeur José Manuel Gonçalvès était absent ce jour-là, et son équipe a expliqué le protocole  : l’occupation du Centquatre ne peut se faire qu’avec l’accord de la Ville de Paris, qui finance le lieu… La délégation a fait demi-tour.
Depuis trois mois, dans la capitale, les réfugiés ont été délogés une dizaine de fois, de la halle Pajol, du jardin d’Eole, du square Jessaint, etc., en vue d’être admis dans des centres d’hébergement – la Ville de Paris parle de  »  mises à l’abri humanitaires   » et souligne qu’environ 1  450 migrants ont été pris en charge depuis le 2  juin. Le 15  juillet, Anne Hidalgo répondait aux artistes dans le même hebdomadaire, sur l’air de  »  vous vous trompez de cible  « . La politique de l’asile est  »  de la compétence de l’Etat  « , souligne-t-elle, et non de la Ville.La maire avait plaidé, elle aussi, en faveur de la création d’un grand centre d’accueil. Mais elle n’a pas été entendue, l’Etat redoutant  »  un Sangatte dans la capitale  « , explique son entourage.
 » Rendre visible les exilés « 
Halte à l’errance, protestent les 222 artistes  : leur revendication principale est l’ouverture, à Paris, d’une Maison des migrants, qui serait  »  un sas entre l’arrivée en France et le placement des réfugiés dans les centres d’accueil des demandeurs d’asile  « . Valérie Osouf s’explique  :  »  La Mairie de Paris et les pouvoirs publics continuent à atomiser les exilés un peu partout en Ile-de-France, dans des centres inadaptés. Il faut savoir aussi que l’hébergement d’urgence ne dure qu’un mois. C’est une stratégie d’invisibilisation. A contrario, nous souhaitons les rendre visibles et leur permettre, ensemble, d’accéder à leurs droits, et d’être acteurs de leurs parcours. Si ces hommes et ces femmes ont pu faire mille bornes à pied, ils sont capables de prendre leur destin en main ! « , explique la cinéaste, auteure de L’Identité nationale (2013).Elle ajoute :  » Encore aujourd’hui, 140 réfugiés campent devant la mairie du 18e arrondissement. L’un d’eux a été blessé au pied, et il a fallu attendre six heures pour la prise en charge par le SAMU social.  «  Samedi, à Paris, pendant que certains artistes seront au Musée de l’histoire de l’immigration, d’autres participeront à un rassemblement sur le parvis des Droits-de-l’homme, au Trocadéro. Certains passeront de l’un à l’autre…
Depuis fin juillet, quelque 300 réfugiés occupent le lycée Jean-Quarré – désaffecté, qui deviendra à terme une médiathèque –, situé près de la place des Fêtes, dans le 19e arrondissement, avec l’accord de la Ville.  »  Nous allons transformer le lycée Jean-Quarré en centre d’hébergement temporaire. Nous pouvons effectuer les travaux de sécurité en site occupé, sans évacuer les réfugiés  « , confirme Bruno Julliard, premier adjoint de la maire de Paris, chargé de la culture. Le lycée Jean-Quarré va-t-il devenir le symbole de la lutte, comme l’église Saint-Bernard le fut pour le combat des sans-papiers, en  1996, dans le quartier de la Goutte-d’Or, en présence d’Emmanuelle Béart et d’Ariane Mnouchkine  ?
Clarisse Fabre © Le Monde

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Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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