La médecine sous influence… des conflits d’intérêts

Alternative Santé – septembre 2015 – Dr Naïma Bauplé
La médecine sous influence… des conflits d’intérêtsCes dernières années de nombreuses affaires ont permis au grand public de comprendre que le circuit des décisions d’autorisations de médicaments étaient vérolés par la corruption, mais aussi que les scientifiques eux-mêmes, dûment apointés par les laboratoires, orientaient les résultats de leurs recherches pour obtenir des budgets ou, plus prosaiquement, pour s’acheter une nouvelle voiture. On découvre ainsi que la corruption est à tous les étages et à tous les prix. Elle touche les fonctionnaires, les responsables politiques, les chercheurs, et les médecins eux-mêmes qui, parfois, pour un simple déjeuner au restaurant, se laissent convaincre de fermer les yeux sur un effet secondaire constaté ou de remonter aux laboratoires des preuves de réussite thérapeutique qui n’existent pas.
Le séisme provoqué par le Vioxx
Bien qu’il ait été observé dès les premiers essais que la prise de rofécoxib (Vioxx) induise quatre fois plus de décès par infarctus du myocarde que le naproxène, l’anti-inflammatoire pris alors comme référence dans l’arthrose, l’autorisation de mise sur le marché (la ‘‘fameuse’’ AMM !) lui a toutefois été accordée. Et ce, dans un très grand nombre de pays ! Quelques années passent avant que la raison de ce dysfonctionnement soit révélée : la fréquence des accidents cardiovasculaires a été sérieusement minimisée dans les rapports d’expertise que le laboratoire Merck Sharp & Dohme – qui a conçu cette substance – a remis aux autorités !
Malgré cela, le Vioxx n’est pas interdit, l’hypothèse suivante ayant été rapidement avancée : le pouvoir fluidifiant du naproxène protège le système cardiovasculaire, propriété que ne possède pas le rofécoxib, ce qui peut expliquer l’importante différence de fréquences des effets indésirables entre les deux molécules.
La FDA rejette cette allégation pour manque de preuves tandis que l’AFSSAPS l’accepte et la reprend largement dans ses différents communiqués de presse par le biais de quelques grands meneurs d’opinion… et le Vioxx continue d’être commercialisé, avec quelques restrictions cependant Outre-Atlantique !
Le 28 septembre 2004, sous la pression obstinée d’une poignée de chercheurs indépendants, la firme américaine finit par décider de suspendre la fabrication et la commercialisation de son coxib à travers le monde, de façon immédiate et définitive.
Ainsi éclatait au grand jour la faillite des organismes de santé publique nationaux et internationaux dont la cause jusqu’ici murmurée ne pouvait plus être niée : certains des experts dont les avis déterminaient la nature même de leurs recommandations étaient corrompus.
La confiance naturelle que tout patient mettait jusque-là dans le corps médical avait été trahie, bafouée. Un traumatisme dont le souvenir ne pourra jamais s’effacer, une confiance qui ne pourra se restaurer sans la participation du patient lui-même au processus d’élaboration des diverses recommandations en matière de santé.
Le chemin qui mène à ce but est manifestement long car le célécoxib (Celebrex) de Pfizer, appartenant à la même classe médicamenteuse et commercialisé quasiment en même temps, continue quant à lui d’être régulièrement prescrit jusqu’à ce jour bien que le risque d’infarctus du myocarde soit signalé comme fréquent dans la notice[1] !
L’effet boule de neige :  la prise de conscience élargie
Suite à ce scandale, la conscience collective a donné un crédit certain aux médecins et scientifiques indépendants, les considérant – pas toujours avec raison – comme des lanceurs d’alerte, donc des gardiens de la santé publique. De même, les organismes étatiques sont devenus plus regardants.
Il s’ensuivit toute une série de révélations dont  le benfluorex (Médiator®) de Servier, préconisé dans le diabète de type 2 et également prescrit dans le surpoids, est bien responsable de valvulopathies cardiaques possiblement mortelles, en contradiction avec les dires du patron du laboratoire.
Pourtant, l’antécédent du dexfenfluramine (Isoméride) aurait dû alerter les hauts responsables de l’état : cette molécule chimiquement proche, apparentée aux amphétamines, élaborée par le même laboratoire, vendue à des millions d’exemplaires à travers le monde, avait été retirée du marché international en 1997 suite aux dommages valvulaires similaires qu’elle induisait.
Au niveau international, la plupart des recommandations officielles faites aux médecins quant à la gestion des principales maladies reposait sur des éléments de preuve de faible qualité, péchait par manque de clarté quant aux conflits d’intérêts ou était polluée par leur très grand nombre quand ceux-ci étaient dûment déclarés[2].
Le pavé dans la mare !
Lors d’une étude[3] portant sur 363 articles évaluant des pratiques de soins normalisées, il est apparu que seuls 138 de ces articles (38,0%) confirmaient le bien fondé de ces standards alors que 146 autres (40,2%) les contestaient ! De plus, aucun domaine du spectre médical n’était épargné par le phénomène ! Principalement en cause, un manque de rigueur scientifique.
Des amendes comme s’il en pleuvait
Le démarchage frauduleux de certains laboratoires est de plus en plus dénoncé, poursuivi et condamné de lourdes peines financières.
– En 2004, le laboratoire Pfizer a été condamné à une amende (record pour l’époque) de 430 millions de dollars[4], pour avoir mené la promotion agressive de son nouvel anticonvulsivant, la gabapentine (Neurontin®), dans les troubles bipolaires, la sclérose latérale amyotrophique, les troubles du déficit de l’attention, les migraines, le syndrome des jambes sans repos, toutes allégations non reconnues.
– Novartis a été condamné en septembre 2010 à payer une amende de 422,5 millions de dollars dont 185 pour avoir fait la promotion de son antiépileptique, l’oxcarbazépine (Trileptal®) en dehors des allégations officiellement reconnues et 237,5 pour avoir versé des pots de vins à des médecins en échange de leurs prescriptions de cinq produits de la marque[5].
– En juillet 2012, GSK se voit contraint de régler la coquette somme de 3 milliards de dollars pour avoir fait la promotion de certains de ses produits de façon illégale[6].
– Octobre 2012, Abbott, convaincu d’avoir mené une campagne de promotion frauduleuse de son antiépileptique, le valproate (Dépakote®), doit verser 2,1985 milliards de dollars et est assujetti à une mise à l’épreuve de 5 ans[7].
– En avril 2013, Novartis a été poursuivi aux USA pour avoir versé des pots de vin à certaines pharmacies en échange du remplacement du médicament indiqué sur l’ordonnance par Myfortic®, le produit équivalent de leur gamme[8].
– L’épidémie de troubles du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité est plus une affaire commerciale qu’un fait médical. En cause : le passage des critères de diagnostic élaborés par l’OMS à ceux de l’AAP (Association Américaine de Psychiatrie), l’industrie pharmaceutique, le facile accès au test de dépistage sur Internet et des groupes de pression[9].
En conséquence de quoi, conseil a été donné aux praticiens d’éviter désormais toute information provenant de l’industrie du médicament et des produits de santé[10]. Oui, mais que faire des recommandations officielles qui s’imposent à chaque praticien ?
Les recommandations officielles en matière d’alimentation n’échappaient pas au biais du conflit d’intérêts. Concernant l’intérêt nutritionnel du lait, des jus de fruits et des sodas, une étude indépendante[11], portant sur 111 publications (essais cliniques, études d’observation, articles scientifiques) toutes spécifiant les conflits d’intérêts de leurs auteurs, a démontré une différence flagrante de résultats défavorables selon que les études étaient totalement indépendantes de l’industrie agro-alimentaire (37%) ou entièrement sponsorisées par elle (13,6%). Pire, tous les essais cliniques financés par un GIE étaient positifs !
De l’humour anglais ? Non, la triste vérité !
Le service de santé national britannique (NHS) a publié en décembre 2014 une liste de neuf recommandations pour tirer la substantifique moelle d’un article portant sur la santé[12]. Bien que cela s’adresse aux lecteurs de quotidiens ou de magazines à grand tirage, transposer ces conseils pour le déchiffrage d’un article paru dans une revue scientifique est certainement un comportement des plus avisés et des plus rentables. Voici les questions qu’il faudrait se poser :
Est-ce que l’article repose sur une recherche scientifique ? Est-ce que l’article est basé sur le résumé d’une conférence ? La recherche a-t-elle effectuée chez l’homme ou chez l’animal ? Combien de personnes ont-elles étés incluses dans cette étude ? Y avait-il un groupe contrôle ?Est-ce que la conclusion de l’étude confirme le contenu de son titre ? Qui a financé l’étude et qui en a été le responsable ? Faut-il flinguer le rédacteur de l’article ? Comment puis-je en savoir plus ?
En effet, il est de plus en plus fréquent que les intitulés des résumés d’articles paraissant dans la presse médicale généraliste soient accrocheurs, n’hésitant pas à exagérer la portée des faits rapportés. Sensationnalisme rapidement relayé par les médias. Prenons un exemple d’article paru récemment :« Espoir de nouveau traitement pour les femmes enceintes hypertendues. Une recherche passionnante menée par l’Institut Harry Perkins en Recherche Médicale vient de trouver de nouvelles réponses pour les femmes enceintes hypertendues… »[13] alors que titre exact de la publication est « Le rôle de la protéine RGS5 est déterminant dans la genèse de l’hypertension gravidique et de la pré-éclampsie. »[14]
La raison de cette dérive ? La recherche d’une certaine visibilité, garantie d’un soutien financier et donc de la survie de l’équipe scientifique[15]
Et en France, qu’en est-il ?
Les recommandations faites aux médecins en matière de stratégies thérapeutiques proviennent actuellement de l’ANSM, de la HAS, de INCa[16], de sociétés savantes françaises et étrangères et de la pratique reconnue par les experts[17].
Fin 2009, sous la pression du Formindep, est dévoilée la gravité des conflits d’intérêts de nombreux d’experts ayant participé à l’élaboration des recommandations relatives au diabète de type 2 et à la maladie d’Alzheimer, ce qui conduit le Conseil d’Etat à les abroger respectivement en avril et en octobre 2011[18]
Aujourd’hui, le débat concerne les nouveaux produits proposés dans l’hépatite C : le FormIndep dénonce à ce propos ‘‘l’absence totale de gestion des conflits d’intérêts’’ et met ‘‘en garde contre une communication inappropriée et trompeuse de certains hépatologues’’[19].
Une part importante des subsides dont bénéficient les associations médicales nationales et supranationales, certaines grandes facultés et la plupart des regroupements de malades provient de l’industrie pharmaceutique. Ex : le 9ème congrès de la Médecine Générale qui s’est tenu fin mars 2015 a bénéficié de l’appui de 59 partenaires, certains étatiques, la plupart privés dont 16 concernant les industries pharmaceutique, agro-alimentaire, cosmétique et de matériel médical.
L’industrie intervient de plus auprès du corps médical en éditant des revues à contenu scientifique, signées par de grands noms connus du plus grand nombre des praticiens. Ex :
– Le CERIN (Centre de recherche et d’Information Nutritionnelles), ‘‘département santé de l’interprofession des produits laitiers’’[20] publie entre autres ‘‘Nutri-Doc’’ et ‘‘Cholé-Doc’’.
– L’institut Danone édite la revue ‘‘Objectif Nutrition’’.
A l’image des partenariats recherche-industrie, de nombreux accords aujourd’hui existent en grandes écoles de médecine et firmes pharmaceutiques. Ex : entre…
– Le LEEM (les entreprises du médicament) et l’Université Victor Segalen Bordeaux 2 pour la période 2008-2012[21].
– Le Groupe Debiopharm et l’Ecole de Pharmacie Genève-Lausanne[22].
Certaines pratiques commerciales contraires à la santé publique non seulement perdurent, mais continuent de s’intensifier alors qu’une régulation s’imposerait. Des firmes industrielles soutiennent des associations de malades :
– La fondation Coca-Cola et la Fédération Française des Diabétiques[23].
– Les grandes surfaces offrent régulièrement des bons de réduction sur les produits issus de l’industrie agro-alimentaire, favorisant en cela la perpétuation de la malbouffe au sein des couches sociales les plus défavorisées.
Pire, le gouvernement signe des accords cadres avec certains GIE, leur déléguant la responsabilité de l’éducation nutritionnelle dans les écoles.
– Entre le ministère de l’éducation nationale et le président du centre d’études et de documentation du sucre (CEDUS)[24].
– Entre certaines académies (Créteil, Strasbourg, Versailles..) et le Centre National Interprofessionnel de l’Economie Laitière[25].
Y a-t-il d’autres conflits d’intérêts ?
Les raisons avancées pour expliquer les ruptures de stock de médicaments diffèrent selon les sources d’information…
Depuis quelques années, un nombre croissant de patients sont privés de leurs médicaments allopathiques de façon durable au point que leur vie est mise en danger quand ces substances ne peuvent être remplacées par aucune autre.
Ainsi, chaque année en France, plusieurs centaines de ruptures de stock sont enregistrées. Celles-ci durent de quelques jours à treize mois, soit une moyenne de 94 jours[26] !
Selon les autorités de santé, les causes de ces ruptures d’approvisionnement sont essentiellement l’indisponibilité de certaines matières premières, des problèmes de fabrication, des défauts de qualités et des dysfonctionnements dans la chaîne de distribution[27],[28]. Liste à laquelle les organes de presse rajoutent la délégation à des firmes chinoises et indiennes de la fabrication de très nombreux principes actifs,  l’arrêt de commercialisation des molécules d’un certain âge dès que leur rentabilité n’est plus considérée suffisante[29],[30], la gestion des stocks en flux tendu, la distribution vers les pays où le prix de vente est plus élevé[31]…
Là encore, la mondialisation et la course aux profits de certains groupes d’intérêts privés participent de la genèse de la détérioration de soins. Une évidence que les pouvoirs publics rechignent pourtant à reconnaître.
Quid du serment d’Hippocrate ?
La dimension quasi spirituelle qui se dégage du serment initial a aujourd’hui quasiment disparu en France car, aujourd’hui, excepté à l’Université de Montpellier 1[32], c’est une version laïcisée qui est pratiquée. Demeure cependant l’exigence d’une certaine noblesse d’âme qui s’exprime de la façon suivante : « Je préserverai l’indépendance nécessaire à l’accomplissement de ma mission. » [33]
Selon ce principe, un médecin ne peut donc cumuler les fonctions de soignant et d’expert auprès d’instituts de recherche privés, les industries pharmaceutique et agroalimentaire en l’occurrence.
Or, à ce jour, aucun pays ne respecte cette séparation : un médecin reconnu comme une autorité dans son domaine est souvent approché et embauché par un ou plusieurs groupements d’intérêts économiques de sorte que les recommandations professionnelles sont toutes entachées de conflits d’intérêts
L’égoïsme, à l’origine du bafouage de la confiance
Si chacun s’accorde à reconnaître que la santé est le plus précieux de tous les biens, chacun pense d’abord et essentiellement à la sienne et à celles de ses proches. S’il englobait également celle de tous les êtres humains, il s’interdirait toute attitude égoïste, réfléchirait aux conséquences de ses projets pour les générations actuelles et futures et renoncerait à bien des bénéfices qu’il pense tirer de sa position avantageuse.
Cette perversion concerne aussi bien les Madoff [34] de la science
– Dipak Kumar Das, directeur du centre de recherche à l’Université du Connecticut à Farmington, convaincu d’avoir fabriqué ou falsifié les données dans au moins 145 de ses publications, notamment à propos des vertus du resvératrol !
– Yoshitaka Fujii, chercheur japonais en anesthésiologie, convaincu d’avoir fabriqué des données dans pas moins de 172 publications.
– Woo Suk Hwang, pionnier sud-coréen dans la recherche sur les cellules souches, convaincu d’avoir faussé les résultats de ses études, deux avaient même été publiées dans la très sérieuse revue Nature !
– Scott S. Reuben, chercheur anesthésiste, convaincu de ne pas avoir mené les essais cliniques cités dans 21 de ses publications, ce qui invalide ses conclusions quant à l’intérêt d’au moins deux médicaments majeurs, la prégabaline (Lyrica®) et la venlafaxine (Effexor®), le premier utilisé dans l’épilepsie et les douleurs intenses, le second dans la dépression.
– Wei-Hock « Willie » Soon, physicien solaire étasunien, pourfendeur de la thèse du réchauffement climatique, convaincu de liens avec les industries du pétrole et du charbon.
– Diederick Stapel, professeur néerlandais de psychologie sociale, convaincu de fabrication et de falsification de données dans au moins 55 publications.
… que certains organismes :
– La FDA, équivalent étasunien de notre ANSM, publie rarement les écarts par rapport aux critères de bonne pratique, même quand la preuve de faute grave est établie.[35]
La progression de l’antibiorésistance que manifestent de plus en plus de souches bactériennes serait plutôt due à la corruption favorisée par une faible gouvernance qu’à une trop large utilisation des antibiotiques ![36]
Une constante dans ces diverses tromperies : les chercheurs et les institutions incriminés sont tous de premier plan, tous des leaders d’opinion !
La loi ne fait pas la loi !
Alors que la loi n° 2011-2012 du 29 décembre 2011 – la fameuse ‘‘Loi Bertrand’’, relative au renforcement de la sécurité sanitaire du médicament et des produits de santé – programmait la mise en place d’une charte définissant et régulant l’expertise sanitaire afin de répondre « aux principes d’impartialité, de transparence, de pluralité et du contradictoire », le décret 2013-413 autorise les agences de santé à définir elles-mêmes les critères de nomination de ses experts, ceux-ci pouvant continuer à conserver des liens avec l’industrie !
Décision qui a été partiellement confortée par les décisions du Conseil d’Etat du 24 février 2015 : les agences nationales peuvent continuer à recruter des experts sous influence, toutefois les revenus de ceux-ci devraient désormais être visibles de tous. Reste au gouvernement à faire bon usage de ces recommandations ![37]
Un imbroglio inextricable ?
Bien qu’il soit au coeur des débats, le conflit d’intérêts n’a pas encore de définition établie. Certains juristes ont proposé celle qui suit : « Le fait, par toute personne, de détenir des informations, de s’acquitter de ses fonctions ou de ses responsabilités, dans un sens qui pourrait, en dehors de ces fonctions ou responsabilités, l’avantager ou avantager l’un de ses proches ou l’une de ses relations, sur un plan moral, professionnel ou économique. »[38]
Malheureusement, l’existence de conflits d’intérêts est inévitable lorsque les connaissances les plus pointues dans un domaine ne sont encore détenues que par une poignée d’individus. Ces derniers reconnus comme des experts par leurs pairs sont dès lors convoités par les instances publiques, le secteur industriel, voire le monde de la finance.
C’est notamment en raison de cette situation qu’à ce jour, en droit français, le conflit d’intérêts n’est pas un délit que ce soit au plan civil qu’au plan pénal car ne sont considérés comme délictueux que le trafic d’influence et la prise illégale d’intérêt qui peuvent en découler. CF l’article 432-12 du Code pénal traitant de cette dernière perversion :
« Le fait, par une personne dépositaire de l’autorité publique ou chargée d’une mission de service public ou par une personne investie d’un mandat électif public, de prendre, recevoir ou conserver, directement ou indirectement, un intérêt quelconque dans une entreprise ou dans une opération dont elle a, au moment de l’acte, en tout ou partie, la charge d’assurer la surveillance, l’administration, la liquidation ou le paiement, est puni de cinq ans d’emprisonnement et d’une amende de 500 000 €, dont le montant peut être porté au double du produit tiré de l’infraction.»[39]
Malheureusement, la sévérité des peines encourues par les contrevenants ne préserve pas des dérives répréhensibles car chaque année révèle son lot de scandales.
Aussi, la suspicion continuera de planer sur la validité des publications provenant de publications ou/et d’organisations qui acceptent que certains de ses experts travaillent également pour des entreprises privées. Suspicion légitime comme le confirment les résultats de récentes études :
– Les experts qui présentent des conflits d’intérêts sont plus aptes que les experts indépendants à fournir des preuves d’efficacité des inhibiteurs de la neuraminidase (oseltamivir, zanamivir respectivement commercialisés sous les noms de Tamiflu® et Relenza®) et à recommander leur usage au cours de la grippe[40].
– Les études portant sur les liens entre consommation de produits sucrés et l’actuelle épidémie d’obésité qui frappe le monde entier, diffèrent quant à leurs conclusions selon que les auteurs ont ou n’ont pas de relations privilégiées avec l’industrie sucrière et les fabricants de produits dérivés[41],[42].
Comme l’absence de conflits d’intérêts est un état difficile à conserver dès qu’on occupe une position de pouvoir, aussi minime soit-elle, les réguler au mieux est indispensable. Une piste possible, faire signer un engagement à ne travailler que pour la vérité et le bien de tous, toute pratique contrevenant à cette disposition exposant alors à des sanctions draconiennes et définitives.
Les autres pratiques délictueuses de l’industrie pharmaceutique
– Ne pas informer le corps médical des effets secondaires[43].
– La malfaçon : en octobre 2010, GSK (Glaxo Smith & Kline) a été condamné à 750 millions d’amende pour défaut de fabrication de quatre de ses produits phares[44].
– Commercialiser des produits jugés non conformes malgré leur interdiction : bien qu’en 2010, elle n’ait pu obtenir le renouvellement de ses certificats de marquage CE, la société Somedics RD a continué à vendre ses sondes de stimulation cardiaque implantables pendant deux ans, du fait d’un problème de communication des autorités sanitaires[45].
– Retarder la mise sur le marché d’un produit générique[46].
– Indiquer des dates de péremption relativement courtes[47].
– Créer de nouvelles pathologies !
– Le concept de vessie hyperactive – cadre dans lequel sont regroupés des symptômes dont l’interrelation n’a pas été établie d’autant que de nombreux facteurs peuvent être à l’origine de chacun d’entre eux – a été énoncé pour la première fois en 1997 lors d’un symposium largement financé par l’industrie pharmaceutique. Aujourd’hui, considérée comme pathologie à part entière, elle bénéficie de plusieurs traitements dont l’efficacité ne répond pas aux résultats escomptés[48].
– La parution de la version V du DSM (manuel diagnostique et statistique des maladies mentales) édité par l’Association Américaine de Psychiatrie – largement sponsorisée par des fonds privés – a été plusieurs fois repoussée, notamment pour l’introduction de nouvelles entités (ex : troubles neurocognitifs légers).
… Et de l’industrie agroalimentaire
– Utiliser l’image de marque de certaines célébrités (principalement issues du monde du sport) pour faire la promotion de certains de leurs produits[49].
– Une teneur plus importante en gras, en sucre ou en sel dans les produits destinés aux enfants que dans ceux destinés aux adultes[50].
[1] CF : http://www.vidal.fr/Medicament/celebrex-3433-effets_indesirables.htm, page consultée le 04 juin 2015.
[2] J. D. Feuerstein, M. Akbari, A. E. Gifford, and coll. : « Systematic Analysis Underlying the Quality of the Scientific Evidence and Conflicts of Interest in Interventional Medicine Subspecialty Guidelines » dans « Mayo Clinic Proceedings », January 2014, 89(1), pp. 16-24.
[3] V. Prasad, A. Vandross, C. Toomey, and coll. : « A Decade of Reversal: An Analysis of 146 Contradicted Medical Practices » dans « Mayo Clinic Proceedings », July 22, 2013 ; 88 !), pp. 790-798.
[4] U.S. Food and Drug Administration : « Drug Maker to Pay $430 Million in Fines, Civil Damages», July-August 2004 Issue.
http://permanent.access.gpo.gov/lps1609/www.fda.gov/fdac/features/2004/404_wl.html
[5] U.S. Department of Justice – Office of Public Affairs : « Novartis Pharmaceuticals Corp. to Pay More Than $420 Million to Resolve Off-label Promotion and Kickback Allegations », September 30, 2010.
www.justice.gov/opa/pr/novartis-pharmaceuticals-corp-pay-more-420-million-resolve-label-promotion-and-kickback
[6] U.S. Department of Justice – Office of Public Affairs : « GlaxoSmithKline to Plead Guilty and Pay $3 Billion to Resolve Fraud Allegations and Failure to Report Safety Data », July 2, 2012. www.justice.gov/opa/pr/glaxosmithkline-plead-guilty-and-pay-3-billion-resolve-fraud-allegations-and-failure-report
[7] U.S. Department of Justice – Office of Public Affairs : « Abbott Laboratories Sentenced for Misbranding Drug », October 02, 2012.
www.justice.gov/opa/pr/abbott-laboratories-sentenced-misbranding-drug
[8] CF « Civil action brought by the United States (the Government) against Novartis Pharmaceuticals Corporations (Novartis) under the False Claims », April 23, 2013.
http://www.justice.gov/sites/default/files/usaosdny/legacy/2015/03/25/Novartis%20Pharmaceuticals%20Corporation%20%20Complaint%20in%20Intervention%20(11%20Civ%208196).pdf
[9] P. Conrad, and M. R. Bergey : « The impending globalization of ADHD: notes on the expansion and growth of a medicalized disorde» dans « Social Science & Medicine », December 2014 ; 122, pp. 31-43.
[10] G. K. Spurling, P. R. Mansflield, B. D. Montgomery, and coll. : « Information from Pharmaceutical Companies and the Quality, Quantity, and Cost of Physicians’ Prescribing: A Systematic Review » dans « PlosOne », October 19, 2010 ; e(10) : e1000352, 22 pages.
[11] L. I. Lesser, C. B. Ebbeling, M. Goozner, and coll. : « Relationship between funding source and conclusion among nutrition-related scientific articles » dans « PlosOne », January 09, 2007 ; 4(1) : e5, pp. 0041-0046.
[12] NHS Choices : « How to read health news », December 23, 2014.
www.nhs.uk/news/Pages/Howtoreadarticlesabouthealthandhealthcare.aspx
[13] D. Stacey : « New treatment hope for pregnant women with high blood pressure » sur « MedicalXpress », June 04, 2015.
http://medicalxpress.com/print352621966.html
[14] V. Holobotovskyy, Y. S. Chong, J. Burchell, and coll. : « Regulator of G protein signaling 5 is a determinant of gestational hypertension and preeclampsia » dans « Science Translational Medicine », June 03, 2015 ; vol 7, issue 290, p. 290ra88.
[15] Atlantico.fr : « Pourquoi la science perd de plus en plus la tête et tend à prouver tout et son contraire », 26 décembre 2014, 3 pages.
[16] ANSM : Agence Nationale de Sécurité du Médicament et des produits de santé. HAS : Haute Autorité de Santé. INCa : Institut National du Cancer.
[17] C. Caulin et coll. : « Vidal Recos – Recommandations en pratique 2014, 175 stratégies thérapeutiques », septembre 2013, 5ème édition, p. 13.
[18] FormIndep : « La « nouvelle » recommandation Alzheimer 2011… », 5 février 2012.
[19] FormIndep : « Conflits d’intérêts dans l’élaboration de recommandations pour le traitement de l’hépatite C – Le Formindep interpelle la ministre de la santé sur son choix
d’experts sous contrats avec l’industrie», 17 juin 2015.
[20] CF : www.cerin.org/outils/le-cerin.html, consulté le 02 juin 2015.
[21] « Convention de partenariat entre le Leem et l’Université Bordeaux », 21 novembre 2008.
[22] Debiopharm Group : « Partenariat entre l’Ecole de Pharmacie Genève-Lausanne (EPGL) et Debiopharm Group™ – L’Université et l’Industrie allient leurs forces », 19 mai 2011.
[23] CF www.afd.asso.fr/partenaire/fondation-coca-cola , consulté le 10 juin 2015.
[24] « Accord-cadre de coopération entre le ministère de l’éducation nationale et le centre d’études et de documentation du sucre », 29 octobre 2013.
http://cache.media.eduscol.education.fr/file/Partenariat_professionnel/29/9/accordCEDUS_291299.pdf
[25] Ces trois conventions sont disponibles sur Internet.
[26] LEEM : « Conférence de presse. Médicament : que disent aujourd’hui les Français ? », 20 mai 2014. www.leem.org/alerte-aux-ruptures-de-medicaments
[27] Ministère des Affaires Sociales, de la Santé et des Droits des Femmes : « Rupture d’approvisionnement d’un médicament », 23 septembre 2013. www.sante.gouv.fr/rupture-d-approvisionnement-d-un-medicament.html
[28] Ordre des Pharmaciens du Québec : « Les ruptures d’approvisionnements en médicaments : une réalité malheureusement trop fréquente. », consulté le 08 juin 2015.
www.opq.org/fr-CA/grand-public/les-medicaments/ruptures-d-approvisionnement-de-medicaments/
[29] Le Monde – Science et Techno : « Médicaments : épidémie de pénuries », 25 novembre 2013 avec mise à jour du 02 décembre de la même année.
www.lemonde.fr/sciences/article/2013/11/25/medicaments-epidemie-de-penuries_3519997_1650684.html
[30] Le Figaro : « De plus en plus de ruptures de stocks de médicaments », 23 mai 2014.
http://sante.lefigaro.fr/actualite/2014/05/23/22380-plus-plus-ruptures-stocks-medicaments
[31] Prescrire : « Médicaments en rupture de stock : fréquent et préoccupant », 1et janvier 2014, 34(363), pp. 15-16.
[32] Le 20 janvier 2015, les universités 1 et 2 ont fusionné. Qu’est-il advenu de cette particularité qui remonte à la fondation en 1289 de cet établissement ?
[33] CF : Pr B. Hoerni dans « Bulletin de l’Ordre des Médecins », 1996, n° 4, p. 4.
[34] Bernard Lawrence « Bernie » Madoff, financier convaincu de fraude, responsable de la crise financière de 2008.
[35] C. Seife : « Research misconduct identified by the US Food and Drug Administration: out of sight, out of mind, out of the peer-reviewed literature » dans « JAMA Internal Medicine », April 2015 ; 175(4), pp. 567-577.
[36] Décret n° 2013-413 du 21 mai 2013 portant approbation de la charte de l’expertise sanitaire prévue à l’article L. 1452-2 du code de la santé publique.
[37] P. Collignon, P.-C. Athukorala, S. Senanayake, and F. Khan : « Antimicrobial resistance: the major contribution of poor governance and corruption to this growing problem » dans « PlosOne », March 18, 2015 ; e0116746, 13 pages.
[38] Droits, justice et sécurités : « Prévenir et réprimer le conflit d’intérêts: une nécessité démocratique », 02 novembre 2010.
[39] Légifrance : Code pénal – Article 432-12, modifié par LOI n°2013-1117 du 6 décembre 2013 – art. 6.
[40] A. G. Dunn, D. Arachi, J. Hudgins, and coll. : « Financial Conflicts of Interest and Conclusions About Neuraminidase Inhibitors for Influenza: An Analysis of Systematic Reviews » dans « Annals of Internal Medicine », October 07, 2014 ; 161(7), pp. 513-518.
[41] M. Bes-Rastrollo, M. B. Schulze, M. Ruiz-Canela, and M. A. Martinez-Gonzalez : « Financial conflicts of interest and reporting bias regarding the association between sugar-sweetened beverages and weight gain: a systematic review of systematic reviews » dans « PlosOne », December 31, 2013 ; 10(12), e1001578, 9 pages.
[42] J. Gornall : « Sugar’s web of influence 2: biasing the science » dans « British Medical Journal » : Sugar’s web on influence 2 : Biasing the science », Published 11 February 201r, 3 pages.
[43] B. Mintzes, J. Lexchin, J. M. Sutherland, and coll. : « Pharmaceutical Sales Representatives and Patient Safety: A Comparative Prospective Study of Information Quality in Canada, France and the United States » dans « Journal of General Internal Medicine », October 2013 ; 28(10), pp. 1368-1375.
[44] U.S. Department of Justice – Office of Public Affairs : « GlaxoSmithKline to Plead Guilty & Pay $750 Million to Resolve Criminal and Civil Liability Regarding Manufacturing Deficiencies at Puerto Rico Plant », October 26, 2010.
www.justice.gov/opa/pr/glaxosmithkline-plead-guilty-pay-750-million-resolve-criminal-and-civil-liability-regarding
[45] ANSM : « Suspension de la fabrication et retrait du marché de sondes de stimulation cardiaque implantables de la société SOMEDICS – Point d’information», 11 octobre 2012.
http://ansm.sante.fr/S-informer/Points-d-information-Points-d-information/Suspension-de-la-fabrication-et-retrait-du-marche-de-sondes-de-stimulation-cardiaque-implantables-de-la-societe-SOMEDICS-Point-d-information
[46] European Commission : « Antitrust: Commission fines Johnson & Johnson and Novartis € 16 million for delaying market entry of generic pain-killer fentanyl », Press Release, December 10, 2013.
[47] L. Cantrell, J. R. Suchard, A. Wu, and R. R. Gerona : « Stability of Active Ingredients in Long-Expired Prescription Medications » dans « Archives of Internal Medicine », November 26, 2012 ; 172(21), pp. 1685-1687.
[48] K. A. O. Tikkinen, and A. Auvinen : « Does the Imprecise Definition of Overactive Bladder Serve Commercial Rather than Patient Interests? » dans « European Association of Urology », 2012, 61, pp. 746-748.
[49] E. J. Boyland, J. A. Harrold, T. M. Dovey, and coll. : « Food Choice and Overconsumption: Effect of a Premium Sports Celebrity Endorser » dans « The Journal of Pediatrics », Published online March 13, 2013 ; 163(2), pp. 339-343.
[50] A. Lythgoe, C. Roberts, A. M. Madden, and K. L. Rennie : « Marketing foods to children: a comparison of nutrient content between children’s and non-children’s products » dans « Public Health Nutrition », December 2013 ; 16(12), pp. 2221-2230.
Attention : Les conseils prodigués dans cet article ne vous dispensent pas de consulter un praticien des médecines alternatives. Vous pourrez en trouver un près de chez vous et prendre rendez-vous sur annuaire-therapeutes.com

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