L’étrange Europe de Viktor Orban – Le mauvais génie de l’Europe

LE MONDE | 23.09.2015
Editorial du « Monde » Depuis qu’il est revenu au pouvoir en 2010, le premier ministre hongrois, Viktor Orban, sait très habilement jouer des faiblesses européennes. Il alterne provocations et reculs calculés, tout en avançant sur le principe efficace du « deux pas en avant, un pas en arrière ».
Reprise en main de la justice et des médias, attaques sur les investissements européens en Hongrie, menace de rétablissement de la peine de mort. A chaque fois, M. Orban questionne les valeurs de l’Union européenne, même s’il finit par renoncer, comme dans le cas de la peine capitale.
Avec la crise des réfugiés, le premier ministre hongrois multiplie diatribes et raccourcis à l’encontre de migrants qui menaceraient l’Europe chrétienne : « Ils nous submergent. Ils ne frappent pas à notre porte, ils l’enfoncent sur nous. » Le tout-puissant dirigeant hongrois ne se contente pas de paroles. Ses nouvelles lois criminalisent l’entrée illégale en Hongrie et le Parlement vient d’autoriser l’armée à utiliser des armes non létales contre des gens qui, pour une très large majorité, fuient un pays, leur pays, la Syrie, où ils sont la cible d’attaques de leur propre gouvernement : barils de TNT lancés depuis des hélicoptères, roquettes, obus de tous calibres.
La Hongrie s’est trouvée dans une situation plus que difficile à sa frontière avec la Serbie, là où elle a érigé une barrière d’une centaine de kilomètres. Avant même les événements de ces dernières semaines, elle a dû absorber un flux de quelque 140 000 réfugiés – de Syrie, mais aussi d’Irak et d’Afghanistan. Il faut rapporter ce chiffre à sa population, quelque 10 millions d’habitants. C’est comme si la France avait dû accueillir plus de 800 000 réfugiés sur la même période – il est permis de penser que Paris aurait pris certaines mesures de protection. Budapest a besoin d’aide.
Mais, avec ses homologues tchèque, slovaque et roumain, qui le surpassent dans la véhémence verbale contre les migrants, M.Orban a formé un front. Ceux-là ont voté, mardi 22 septembre à Bruxelles, contre la politique d’accueil et de répartition des réfugiés adoptée par une majorité de ministres de l’intérieur des Vingt-Huit de l’Union européenne.
Outrances
Victor orban_921235Un quart de siècle après la chute du mur de Berlin, ce front de l’Est résonne étrangement, et, plus encore la petite musique ultranationaliste qui émane des propos de Viktor Orban. Il arrive à l’ancien jeune avocat libéral, qui a courageusement contribué à faire tomber le rideau de fer en 1989, de vanter les mérites des modes de gouvernement autoritaires, ceux de Moscou ou de Pékin. Il étendrait volontiers la clôture qui ferme la frontière avec la Serbie à d’autres pays de l’UE.
Aucune de ses outrances ne suscite la réprobation du Parti populaire européen dont la formation de M. Orban, la Fidesz, est membre au Parlement européen. Pour ces pays du front de l’Est, l’UE semble se réduire à deux éléments : fonds structurels et grand marché. Tant pis pour le socle commun de valeurs humanistes et démocratiques censé former le pilier de l’intégration européenne.
Confrontée à une vague migratoire comme le continent n’en a pas connu depuis 1945, l’UE n’aurait aucune action collective à entreprendre, aucune aide à apporter, enfin rien à faire, sinon se barricader. La « doctrine » Orban, celle de ce front de l’Est, c’est la négation du projet européen dans ce qu’il a de plus noble. Inquiétant en ce premier chapitre du XXIe siècle.
Viktor Orban, le mauvais génie de l’Europe
LE MONDE | 23.09.2015 Extrait
Quand il était jeune, il voulait abattre les murs entre l’Est et l’Ouest. Aujourd’hui, Viktor Orban mise sur la stratégie inverse entre Nord et Sud. Vouloir répartir les demandeurs d’asile dans l’Union européenne, dit-il, est « une invitation » à venir en Europe. « Ce qu’il se passe maintenant est une invasion, nous sommes envahis », a-t-il dénoncé devant le Parlement hongrois, lundi 21 septembre. En assurant que la priorité est de fermer la porte. « Quand nous protégeons les frontières de la Hongrie, nous protégeons les frontières de l’Europe. »
Tant pis si, partout, emboîtant le pas au premier ministre hongrois, les policiers font leur retour aux frontières européennes. Tant pis si la frontière avec la Serbie reste fermée plusieurs jours et que la clôture s’étend vers la Croatie, voire la Roumanie. Tant pis si ses voisins le détestent ou si l’image de son pays est en lambeaux  : au sommet européen sur les réfugiés, mercredi 23 septembre, à Bruxelles, le champion du nationalisme hongrois peut savourer sa victoire. La veille, il a entraîné dans son sillage la République tchèque, la Slovaquie, la Roumanie qui ont voté contre l’accord survenu entre les ministres de l’intérieur de l’Union sur la répartition de 120 000 réfugiés. Et ainsi confirmé son statut d’influent trublion, au centre de l’intérêt médiatique. Même la Finlande, qui s’est abstenue, songe à se barricader contre les migrants…
« Orban était le premier à clamer que les réfugiés étaient un danger, et veut amener tout le monde à reconnaître qu’il avait raison. Il se croît vraiement à la tête d’une croisade » Peter Kreko, directeur de l’Institu Political Capital

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Avec sa carrure de footballeur et son visage buriné, Orban incarne l’homme fort, en apparence plein de bon sens – son rôle favori. Face à lui, une Europe trop molle, menacée de perdre son identité dans les vertiges du multiculturalisme. Celle que représente la chancelière allemande, Angela Merkel, surnommée « Mutti » (« maman »), coupable d’avoir ouvert les bras aux Syriens chassés par la guerre. Après avoir combattu depuis trois semaines cette posture généreuse qu’il juge intenable, en ouvrant et fermant tour à tour les frontières de son pays, en autorisant l’armée à utiliser des armes non létales contre les migrants, Viktor Orban a galvanisé la résistance aux quotas de réfugiés du groupe de Visegrad (Pologne, République tchèque, Slovaquie et Hongrie) que propose la Commission européenne. Le chaos, l’incertitude, le conflit  : voilà l’atmosphère où il s’épanouit et se surpasse.
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Fort de ses douze députés dans le groupe PPE, dont la majorité tient à vingt sièges, le dirigeant hongrois connaît l’art de s’arrêter juste à temps  : il s’est bien gardé de déposer un projet de loi pour rétablir chez lui la peine capitale. Mais à force de franchir des lignes jaunes, sa route ne le ramènera pas au bercail chrétien-démocrate. « S’il persiste, le problème de son appartenance [au PPE] se posera », assure le Français Alain Lamassoure, député européen. Depuis Budapest, Viktor Orban n’a pas fini d’attiser les « mauvais feux ».
Jean-Baptiste Chastand Journaliste au desk Europe
Joëlle Stolz (Vienne, correspondante) Journaliste au Monde
Rapsodie hongroise

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Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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