Pari risqué – La primaire impose sa loi à Nicolas Sarkozy

LE MONDE | 23.09.2015
« Le match ne se joue pas dans le huis clos du parti ni dans le champ plus large de la droite mais à ciel ouvert devant une opinion publique »
C’était un pari mais un pari risqué : revenir par le parti. Nicolas Sarkozy a fait ce choix, à l’été 2014, parce qu’il n’avait plus réellement d’alternative : d’autres commençaient à occuper dangereusement l’espace, les anciens comme Alain Juppé ou les jeunes pousses comme Bruno Le Maire. Un an plus tard, le retour est laborieux, loin de la légende qu’aurait voulu forger l’ancien président de la République : celle de l’homme providentiel qui renonce à sa retraite dorée pour sauver l’UMP du déshonneur de l’affaire Bygmalion et porter de nouveau sa famille politique au pouvoir.
Une épopée évidente à ses yeux tant le quinquennat de François Hollande n’est, dans son esprit, qu’une malencontreuse parenthèse, alors que lui se sent toujours habité par la fonction. « J’ai la France en moi », déclame l’ancien président dans un entretien au Parisien publié le 18 septembre. Mais cela ne suffit pas. Certes, Nicolas Sarkozy s’est remis au centre du jeu. Dans tous les sondages d’opinion, il apparaît comme le favori de sa famille politique après un atterrissage qui n’a pas pris l’allure du plébiscite escompté (64,5 % des suffrages exprimés en novembre 2014).
En faisant le choix du parti, le sexagénaire a su forger des figures qui correspondent à son tempérament : il est le combattant qui a remporté les élections départementales en mars, le phénix qui, le 30 mai, a fait renaître l’UMP de ses cendres en rebaptisant le parti en faillite d’une appellation autrement prometteuse, « Les Républicains ». ll est le rassembleur électoral d’une droite qui, partie unie au scrutin régional de décembre, peut déjà en revendiquer la victoire. Il a enfin retrouvé le magistère de la parole qu’il exerce sans frein ces derniers jours sur le thème de l’immigration, où il domine tous ses concurrents. Mais cela ne suffit pas, quelque chose de fondamental lui échappe.

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Le piège du programme commun
Nicolas Sarkozy a perdu le monopole des idées. Il n’est plus, comme en 2007, le rénovateur incontesté de la droite. Ses concurrents refusent de se laisser enfermer dans le piège du programme commun dont lui seul tiendrait la plume puisqu’il est le chef du parti et qu’à chaque étape les militants sont appelés à valider ses propositions. Le parti d’aficionados qu’il a reconstruit ne lui permet pas de rétablir pleinement son leadership sur la droite. La façon dont les prétendants à la primaire de 2016 s’affranchissent de son autorité est spectaculaire.
Quand Alain Juppé se moque ouvertement au micro de France Info des supposées hésitations de Nicolas Sarkozy à concourir à la présidentielle – « Je suis bouleversé, ce suspense est intolérable » –, Hervé Mariton rabaisse le questionnaire sur l’immigration soumis au vote des militants d’un « pas à la hauteur ». Quand le président du parti se fait fort de supprimer, s’il revient à l’Elysée, les 35 heures ou l’impôt sur la fortune, François Fillon publie un livre, Faire (Albin Michel, 320 p. 20 euros), dans lequel il décrit l’ancien président comme « un homme d’Etat vulnérable aux humeurs de l’opinion ».
Constamment, « l’ex » est ramené à son pâle bilan ou aux excès de son tempérament. Pendant ce temps, Bruno Le Maire poursuit son tour de France, François Fillon décline un projet radical, Alain Juppé peaufine son image présidentielle et Nathalie Kosciusko-Morizet cultive sa différence. Au lieu de la prééminence sarkozyste, une mosaïque d’avis. La dynamique de la primaire a pris le pas sur la logique de parti. Elle prend à revers Nicolas Sarkozy, le bonapartiste qui, élevé dans le culte du chef, était peu disposé à en accepter les règles.
La primaire est une invention socialiste. A ce titre, le processus de 2011 aurait pu servir de laboratoire, d’autant que les situations peuvent paraître assez proches : le PS a été comme l’UMP un parti secoué par la défaite, miné par des accusations de tricherie, avec un logiciel largement épuisé et un fort besoin de relégitimation. Mais il a vécu la phase de pré-primaire plus sereinement que la droite parce que Martine Aubry, première secrétaire à l’époque, n’était en principe pas dans le jeu présidentiel. C’est Dominique Strauss-Kahn qui devait concourir à sa place si bien que jusqu’au 14 mai 2011, date de l’affaire du Sofitel de New York, il lui a été relativement facile de convaincre les challengers de s’accorder sur un socle commun minimal avant le début de la compétition.
Nicolas Sarkozy n’est pas dans ce cas de figure : s’il a repris les rênes de feu l’UMP, c’est dans l’unique but de redevenir candidat à la présidentielle, si bien que le projet du parti, même légitimé par les militants, ne pourra jamais être celui de ses rivaux, qui le verront comme une tentative déloyale de peser sur la primaire. Jusqu’au premier tour de la consultation, le 20 novembre 2016, une cacophonie, assez inédite à droite, va se développer. Les militants seront bien en peine de l’étouffer pour une raison d’échelle : même s’ils sont sincèrement convaincus de la supériorité de leur chef, ils pèseront toujours moins en nombre que les votants de la primaire.
Ces mystérieux électeurs, dont on ignore le profil et la dynamique, ont, à ce titre, déjà emporté la première manche : le match, bien plus serré que prévu, ne se joue pas dans le huis clos du parti ni dans le champ plus large de la droite mais à ciel ouvert devant une opinion publique. Largement revenue de tout, cette dernière forme son jugement sur des ressorts complexes : le positionnement mais aussi l’expérience et le tempérament de chacun, obligeant l’ancien président de la République, qui est revenu parce qu’il se croit le meilleur, à un inhabituel exercice d’introspection et de correction : « Sur moi et ma façon d’être, je changerai. »
Par Françoise Fressoz éditorialiste

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Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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